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Acte II, scène 9

Les cadets rentrent en réclamant le récit du combat et repèrent le nouveau venu, ce « septentrional » qui ne connaît pas la règle de la maison : on ne parle jamais du nez. Christian, prévenu, décide aussitôt d’enfreindre l’interdit et place allusion sur allusion pendant que Cyrano raconte. La tension monte, les cadets s’attendent à un massacre, et tout le monde quitte la salle avant l’explosion.

La scène est un exercice de contretemps : un récit continu, saboté à intervalles réguliers, et un homme qui se contient. L’effet dépend entièrement du dosage, les interruptions devant rester assez petites pour qu’il soit crédible de les ignorer. Jouée comme une simple provocation frontale, elle perd son suspense.

60 répliques réparties entre un duo central et une dizaine de cadets aux interventions courtes. Le récit de Cyrano s’apprend en continu, les insertions de Christian se repèrent à la place exacte où elles tombent. Scène de groupe utile en atelier, à condition d’avoir assez de participants pour tenir la meute.

60 répliquesEdmond Rostand

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Le texte
tes répliques
UN CADET

Hé ! Cyrano ! (Cyrano se retourne.) Le récit ?

CYRANO

Tout à l’heure ! (Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.)

LE CADET

Le récit du combat ! Ce sera la meilleure Leçon (Il s’arrête devant la table où est Christian.) pour ce timide apprentif !

CHRISTIAN

Apprentif ?

UN AUTRE CADET

Oui, septentrional maladif !

CHRISTIAN

Maladif ?

PREMIER CADET

Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose : C’est qu’il est un objet, chez nous, dont on ne cause Pas plus que de cordon dans l’hôtel d’un pendu !

CHRISTIAN

Qu’est-ce ?

UN AUTRE CADET

Regardez-moi ! (Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez.) M’avez-vous entendu ?

CHRISTIAN

Ah ! c’est le…

UN AUTRE

Chut !… jamais ce mot ne se profère ! (Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.) Ou c’est à lui, là-bas, que l’on aurait affaire !

UN AUTRE

Deux nasillards par lui furent exterminés Parce qu’il lui déplut qu’ils parlassent du nez !

UN AUTRE

On ne peut faire, sans défuncter avant l’âge, La moindre allusion au fatal cartilage !

UN AUTRE

Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul ! Et tirer son mouchoir, c’est tirer son linceul ! ((Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent.

UN AUTRE

Il se lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a l’air de ne rien voir.))

CHRISTIAN

Capitaine !

CARBON

Monsieur ?

CHRISTIAN

Que fait-on quand on trouve Des méridionaux trop vantards ?…

CARBON

On leur prouve Qu’on peut être du Nord et courageux. (Il lui tourne le dos.)

CHRISTIAN

Merci.

PREMIER CADET

Maintenant, ton récit !

TOUS

Son récit !

CYRANO

Mon récit ?… (Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent le col. Christian s’est mis à cheval sur une chaise.) Eh bien !

CYRANO

donc je marchais tout seul, à leur rencontre.

CYRANO

La lune, dans le ciel, luisait comme une montre, Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger S’étant mis à passer un coton nuager Sur le boîtier d’argent de cette montre ronde, Il se fit une nuit la plus noire du monde, Et les quais n’étant pas du tout illuminés, Mordious !

CYRANO

on n’y voyait pas plus loin…

CHRISTIAN

Que son nez. (Silence. Tout le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec terreur. Celui-ci s’est interrompu, stupéfait. Attente.)

CYRANO

Qu’est-ce que c’est que cet homme-là ?

UN CADET

C’est un homme Arrivé ce matin.

CYRANO

Ce matin ?

CARBON

Il se nomme Le baron de Neuvil…

CYRANO

Ah ! c’est bien… (Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian.) Je… (Puis, il se domine, et dit d’une voix sourde.)

CYRANO

Très bien… (Il reprend.) Je disais donc… (Avec un éclat de rage dans la voix.) Mordious !… (Il continue d’un ton naturel.) Je disais donc…Mordious !

CYRANO

…que l’on n’y voyait rien. (Stupeur. On se rassied en se regardant.) Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince J’allais mécontenter quelque grand, quelque prince, Qui m’aurait sûrement…

CHRISTIAN

Dans le nez… (Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.)

CYRANO

Une dent, — Qui m’aurait une dent… et qu’en somme, imprudent, J’allais fourrer…

CHRISTIAN

Le nez…

CYRANO

Le doigt… entre l’écorce Et l’arbre, car ce grand pouvait être de force À me faire donner…

CHRISTIAN

Sur le nez…

CYRANO

Sur les doigts. — Mais j’ajoutai : Marche, Gascon, fais ce que dois ! Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde, Quand, dans l’ombre, quelqu’un me porte…

CHRISTIAN

Une nasarde.

CYRANO

Je la pare et soudain me trouve…

CHRISTIAN

Nez à nez…

CYRANO

Ventre-Saint-Gris ! (Tous les Gascons se précipitent pour voir ; arrivé sur Christian, il se maîtrise et continue.) avec cent braillards avinés Qui puaient…

CHRISTIAN

À plein nez…

CYRANO

L’oignon et la litharge ! Je bondis, front baissé…

CHRISTIAN

Nez au vent !

CYRANO

Et je charge ! J’en estomaque deux ! J’en empale un tout vif ! Quelqu’un m’ajuste : Paf ! et je riposte…

CHRISTIAN

Pif !

CYRANO

Tonnerre ! Sortez tous ! (Tous les cadets se précipitent vers les portes.)

PREMIER CADET

C’est le réveil du tigre !

CYRANO

Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !

DEUXIÈME CADET

Bigre ! On va le retrouver en hachis !

RAGUENEAU

En hachis ?

UN AUTRE CADET

Dans un de vos pâtés !

RAGUENEAU

Je sens que je blanchis, Et que je m’amollis comme une serviette !

CARBON

Sortons !

UN AUTRE

Il n’en va pas laisser une miette !

UN AUTRE

Ce qui va se passer ici, j’en meurs d’effroi !

UN AUTRE

Quelque chose d’épouvantable ! (Ils sont tous sortis, — soit par le fond, soit par les côtés, — quelques-uns ont disparu par l’escalier. Cyrano et Christian restent face à face, et se regardent un moment.)