Acte II, scène 9
Les cadets rentrent en réclamant le récit du combat et repèrent le nouveau venu, ce « septentrional » qui ne connaît pas la règle de la maison : on ne parle jamais du nez. Christian, prévenu, décide aussitôt d’enfreindre l’interdit et place allusion sur allusion pendant que Cyrano raconte. La tension monte, les cadets s’attendent à un massacre, et tout le monde quitte la salle avant l’explosion.
La scène est un exercice de contretemps : un récit continu, saboté à intervalles réguliers, et un homme qui se contient. L’effet dépend entièrement du dosage, les interruptions devant rester assez petites pour qu’il soit crédible de les ignorer. Jouée comme une simple provocation frontale, elle perd son suspense.
60 répliques réparties entre un duo central et une dizaine de cadets aux interventions courtes. Le récit de Cyrano s’apprend en continu, les insertions de Christian se repèrent à la place exacte où elles tombent. Scène de groupe utile en atelier, à condition d’avoir assez de participants pour tenir la meute.
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Créer un compte gratuit pour téléchargerHé ! Cyrano ! (Cyrano se retourne.) Le récit ?
Tout à l’heure ! (Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.)
Le récit du combat ! Ce sera la meilleure Leçon (Il s’arrête devant la table où est Christian.) pour ce timide apprentif !
Apprentif ?
Oui, septentrional maladif !
Maladif ?
Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose : C’est qu’il est un objet, chez nous, dont on ne cause Pas plus que de cordon dans l’hôtel d’un pendu !
Qu’est-ce ?
Regardez-moi ! (Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez.) M’avez-vous entendu ?
Ah ! c’est le…
Chut !… jamais ce mot ne se profère ! (Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.) Ou c’est à lui, là-bas, que l’on aurait affaire !
Deux nasillards par lui furent exterminés Parce qu’il lui déplut qu’ils parlassent du nez !
On ne peut faire, sans défuncter avant l’âge, La moindre allusion au fatal cartilage !
Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul ! Et tirer son mouchoir, c’est tirer son linceul ! ((Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent.
Il se lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a l’air de ne rien voir.))
Capitaine !
Monsieur ?
Que fait-on quand on trouve Des méridionaux trop vantards ?…
On leur prouve Qu’on peut être du Nord et courageux. (Il lui tourne le dos.)
Merci.
Maintenant, ton récit !
Son récit !
Mon récit ?… (Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent le col. Christian s’est mis à cheval sur une chaise.) Eh bien !
donc je marchais tout seul, à leur rencontre.
La lune, dans le ciel, luisait comme une montre, Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger S’étant mis à passer un coton nuager Sur le boîtier d’argent de cette montre ronde, Il se fit une nuit la plus noire du monde, Et les quais n’étant pas du tout illuminés, Mordious !
on n’y voyait pas plus loin…
Que son nez. (Silence. Tout le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec terreur. Celui-ci s’est interrompu, stupéfait. Attente.)
Qu’est-ce que c’est que cet homme-là ?
C’est un homme Arrivé ce matin.
Ce matin ?
Il se nomme Le baron de Neuvil…
Ah ! c’est bien… (Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian.) Je… (Puis, il se domine, et dit d’une voix sourde.)
Très bien… (Il reprend.) Je disais donc… (Avec un éclat de rage dans la voix.) Mordious !… (Il continue d’un ton naturel.) Je disais donc…Mordious !
…que l’on n’y voyait rien. (Stupeur. On se rassied en se regardant.) Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince J’allais mécontenter quelque grand, quelque prince, Qui m’aurait sûrement…
Dans le nez… (Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.)
Une dent, — Qui m’aurait une dent… et qu’en somme, imprudent, J’allais fourrer…
Le nez…
Le doigt… entre l’écorce Et l’arbre, car ce grand pouvait être de force À me faire donner…
Sur le nez…
Sur les doigts. — Mais j’ajoutai : Marche, Gascon, fais ce que dois ! Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde, Quand, dans l’ombre, quelqu’un me porte…
Une nasarde.
Je la pare et soudain me trouve…
Nez à nez…
Ventre-Saint-Gris ! (Tous les Gascons se précipitent pour voir ; arrivé sur Christian, il se maîtrise et continue.) avec cent braillards avinés Qui puaient…
À plein nez…
L’oignon et la litharge ! Je bondis, front baissé…
Nez au vent !
Et je charge ! J’en estomaque deux ! J’en empale un tout vif ! Quelqu’un m’ajuste : Paf ! et je riposte…
Pif !
Tonnerre ! Sortez tous ! (Tous les cadets se précipitent vers les portes.)
C’est le réveil du tigre !
Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !
Bigre ! On va le retrouver en hachis !
En hachis ?
Dans un de vos pâtés !
Je sens que je blanchis, Et que je m’amollis comme une serviette !
Sortons !
Il n’en va pas laisser une miette !
Ce qui va se passer ici, j’en meurs d’effroi !
Quelque chose d’épouvantable ! (Ils sont tous sortis, — soit par le fond, soit par les côtés, — quelques-uns ont disparu par l’escalier. Cyrano et Christian restent face à face, et se regardent un moment.)