Acte I, scène 1
La pièce s’ouvre sur la salle de l’Hôtel de Bourgogne, une heure avant la représentation. Le portier réclame ses quinze sols à des cavaliers qui prétendent entrer gratis, des laquais s’installent par terre pour jouer aux cartes, un tire-laine forme de jeunes pages au vol des dentelles et des montres, un bourgeois commente la soirée à son fils, la distributrice propose oranges et eau de framboise.
Rien ne se noue encore : la scène installe un lieu, une époque et un public. Tout tient au rythme de répliques jetées d’un coin de salle à l’autre, chacune arrachée à une conversation différente. Jouée trop proprement, elle se réduit à une énumération ; elle demande des entrées franches et un brouhaha qui laisse malgré tout passer les informations utiles à la suite.
62 répliques réparties sur trente-six locuteurs, presque toutes d’une ou deux lignes. La charge individuelle de mémorisation reste faible, la difficulté est collective : chacun doit savoir sur quel mot il enchaîne. Scène de troupe, utile en ouverture de spectacle d’atelier ou en travail d’ensemble, sans usage pour un duo.
(On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un cavalier entre brusquement.)
Holà ! vos quinze sols !
Holà ! vos quinze sols ! J’entre gratis !
Holà ! vos quinze sols ! J’entre gratis ! Pourquoi ?
Je suis chevau-léger de la maison du Roi !
Vous ?
Vous ? Je ne paye pas !
Vous ? Je ne paye pas ! Mais…
Vous ? Je ne paye pas ! Mais…Je suis mousquetaire.
On ne commence qu’à deux heures. Le parterre Est vide. Exerçons-nous au fleuret. (Ils font des armes avec des fleurets qu’ils ont apportés.)
Est vide. Exerçons-nous au fleuret.Pst… Flanquin…
Champagne ?…
Champagne ?…Cartes. Dés. (Il s’assied par terre.) Champagne ?…Cartes. Dés.Jouons.
Champagne ?…Cartes. Dés.Jouons.Oui, mon coquin.
J’ai soustrait à mon maître un peu de luminaire.
C’est gentil de venir avant que l’on n’éclaire !… (Il lui prend la taille.)
Touche !
Touche ! Trèfle !
Touche ! Trèfle ! Un baiser !
Touche ! Trèfle ! Un baiser ! On voit !…
Touche ! Trèfle ! Un baiser ! On voit !…Pas de danger !
Lorsqu’on vient en avance, on est bien pour manger.
Plaçons-nous là, mon fils.
Plaçons-nous là, mon fils.Brelan d’as !
Plaçons-nous là, mon fils.Brelan d’as ! Un ivrogne Doit boire son bourgogne… (Il boit.) Doit boire son bourgogne…à l’hôtel de Bourgogne !
Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ? (Il montre l’ivrogne du bout de sa canne.) Buveurs… Buveurs…(En rompant, un des cavaliers le bouscule.) Buveurs…Bretteurs ! Buveurs…Bretteurs !
(Il tombe au milieu des joueurs.) Buveurs…Bretteurs ! Joueurs !
Buveurs…Bretteurs ! Joueurs ! Un baiser !
Buveurs… Bretteurs ! Joueurs ! Un baiser ! Jour de Dieu ! — Et penser que c’est dans une salle pareille Qu’on joua du Rotrou, mon fils !
Qu’on joua du Rotrou, mon fils ! Et du Corneille !
Tra la la la la la la la la la la lère…
Les pages, pas de farce !…
Les pages, pas de farce !…Oh ! Monsieur ! ce soupçon !… (Vivement, au deuxième, dès que le portier a tourné le dos.) As-tu de la ficelle ?
As-tu de la ficelle ? Avec un hameçon.
On pourra de là-haut pêcher quelque perruque.
Or ça, jeunes escrocs, venez qu’on vous éduque : Puis donc que vous volez pour la première fois…
Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?
Hep ! Avez-vous des sarbacanes ? Et des pois ! (Il souffle et les crible de pois.)
Que va-t-on nous jouer ?
Que va-t-on nous jouer ? Clorise.
Que va-t-on nous jouer ? Clorise.De qui est-ce ?
De monsieur Balthazar Baro. C’est une pièce !… (Il remonte au bras de son fils.)
… La dentelle surtout des canons, coupez-la !
Tenez, à la première du Cid, j’étais là !
Les montres…
Les montres…Vous verrez des acteurs très illustres…
Les mouchoirs…
Les mouchoirs…Montfleury…
Les mouchoirs…Montfleury…Allumez donc les lustres !
… Bellerose, l’Epy, la Beaupré, Jodelet !
Ah ! voici la distributrice !…
Ah ! voici la distributrice !…Oranges, lait, Eau de framboise, aigre de cèdre… (Brouhaha à la porte.)
Eau de framboise, aigre de cèdre…Place, brutes !
Les marquis !… au parterre ?…
Les marquis !… au parterre ?…Oh ! pour quelques minutes. (Entre une bande de petits marquis.)
Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers, Sans déranger les gens ? sans marcher sur les pieds ? Ah ! fi ! fi ! fi ! (Il se trouve devant d’autres gentilshommes entrés peu avant.) Ah ! fi ! fi ! fi ! Cuigy !
Brissaille ! (Grandes embrassades.)
Ah ! fi ! fi ! fi ! Cuigy ! Brissaille ! Des fidèles !… Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles…
Ah ! ne m’en parlez pas ! Je suis dans une humeur…
Console-toi, marquis, car voici l’allumeur !
Ah !… (On se groupe autour des lustres qu’il allume. Quelques personnes ont pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant le bras à Christian de Neuvillette.
Lignière, un peu débraillé, figure d’ivrogne distingué. Christian, vêtu élégamment, mais d’une façon un peu démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.)