Scène
Acte I, scène 1
Par Edmond Rostand
La pièce s’ouvre sur la salle de l’Hôtel de Bourgogne, une heure avant la représentation. Le portier réclame ses quinze sols à des cavaliers qui prétendent entrer gratis, des laquais s’installent par terre pour jouer aux cartes, un tire-laine forme de jeunes pages au vol des dentelles et des montres, un bourgeois commente la soirée à son fils, la distributrice propose oranges et eau de framboise.
Rien ne se noue encore : la scène installe un lieu, une époque et un public. Tout tient au rythme de répliques jetées d’un coin de salle à l’autre, chacune arrachée à une conversation différente. Jouée trop proprement, elle se réduit à une énumération ; elle demande des entrées franches et un brouhaha qui laisse malgré tout passer les informations utiles à la suite.
62 répliques réparties sur trente-six locuteurs, presque toutes d’une ou deux lignes. La charge individuelle de mémorisation reste faible, la difficulté est collective : chacun doit savoir sur quel mot il enchaîne. Scène de troupe, utile en ouverture de spectacle d’atelier ou en travail d’ensemble, sans usage pour un duo.
Chapitre : Acte I
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((On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un cavalier entre brusquement.))
Holà ! vos quinze sols !
Holà ! vos quinze sols ! J’entre gratis !
Holà ! vos quinze sols ! J’entre gratis ! Pourquoi ?
Je suis chevau-léger de la maison du Roi !
Vous ?
Vous ? Je ne paye pas !
Vous ? Je ne paye pas ! Mais…
Vous ? Je ne paye pas ! Mais…Je suis mousquetaire.
On ne commence qu’à deux heures. Le parterre Est vide. Exerçons-nous au fleuret. ((Ils font des armes avec des fleurets qu’ils ont apportés.))
Est vide. Exerçons-nous au fleuret.Pst… Flanquin…
Champagne ?…
Champagne ?…Cartes. Dés. ((Il s’assied par terre.)) Champagne ?…Cartes. Dés.Jouons.
Champagne ?…Cartes. Dés.Jouons.Oui, mon coquin.
J’ai soustrait à mon maître un peu de luminaire.
C’est gentil de venir avant que l’on n’éclaire !… ((Il lui prend la taille.))
Touche !
Touche ! Trèfle !
Touche ! Trèfle ! Un baiser !
Touche ! Trèfle ! Un baiser ! On voit !…
Touche ! Trèfle ! Un baiser ! On voit !…Pas de danger !
Lorsqu’on vient en avance, on est bien pour manger.
Plaçons-nous là, mon fils.
Plaçons-nous là, mon fils.Brelan d’as !
Plaçons-nous là, mon fils.Brelan d’as ! Un ivrogne Doit boire son bourgogne… ((Il boit.)) Doit boire son bourgogne…à l’hôtel de Bourgogne !
Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ? ((Il montre l’ivrogne du bout de sa canne.)) Buveurs… Buveurs…(En rompant, un des cavaliers le bouscule.) Buveurs…Bretteurs ! Buveurs…Bretteurs !
(Il tombe au milieu des joueurs.) Buveurs…Bretteurs ! Joueurs !
Buveurs…Bretteurs ! Joueurs ! Un baiser !
Buveurs… Bretteurs ! Joueurs ! Un baiser ! Jour de Dieu ! — Et penser que c’est dans une salle pareille Qu’on joua du Rotrou, mon fils !
Qu’on joua du Rotrou, mon fils ! Et du Corneille !
Tra la la la la la la la la la la lère…
Les pages, pas de farce !…
Les pages, pas de farce !…Oh ! Monsieur ! ce soupçon !… ((Vivement, au deuxième, dès que le portier a tourné le dos.)) As-tu de la ficelle ?
As-tu de la ficelle ? Avec un hameçon.
On pourra de là-haut pêcher quelque perruque.
Or ça, jeunes escrocs, venez qu’on vous éduque : Puis donc que vous volez pour la première fois…
Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?
Hep ! Avez-vous des sarbacanes ? Et des pois ! ((Il souffle et les crible de pois.))
Que va-t-on nous jouer ?
Que va-t-on nous jouer ? Clorise.
Que va-t-on nous jouer ? Clorise.De qui est-ce ?
De monsieur Balthazar Baro. C’est une pièce !… ((Il remonte au bras de son fils.))
… La dentelle surtout des canons, coupez-la !
Tenez, à la première du Cid, j’étais là !
Les montres…
Les montres…Vous verrez des acteurs très illustres…
Les mouchoirs…
Les mouchoirs…Montfleury…
Les mouchoirs…Montfleury…Allumez donc les lustres !
… Bellerose, l’Epy, la Beaupré, Jodelet !
Ah ! voici la distributrice !…
Ah ! voici la distributrice !…Oranges, lait, Eau de framboise, aigre de cèdre… ((Brouhaha à la porte.))
Eau de framboise, aigre de cèdre…Place, brutes !
Les marquis !… au parterre ?…
Les marquis !… au parterre ?…Oh ! pour quelques minutes. ((Entre une bande de petits marquis.))
Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers, Sans déranger les gens ? sans marcher sur les pieds ? Ah ! fi ! fi ! fi ! ((Il se trouve devant d’autres gentilshommes entrés peu avant.)) Ah ! fi ! fi ! fi ! Cuigy !
Brissaille ! ((Grandes embrassades.))
Ah ! fi ! fi ! fi ! Cuigy ! Brissaille ! Des fidèles !… Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles…
Ah ! ne m’en parlez pas ! Je suis dans une humeur…
Console-toi, marquis, car voici l’allumeur !
Ah !… (On se groupe autour des lustres qu’il allume. Quelques personnes ont pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant le bras à Christian de Neuvillette.
Lignière, un peu débraillé, figure d’ivrogne distingué. Christian, vêtu élégamment, mais d’une façon un peu démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.)