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Acte IV, scène 6

Roxane confirme qu’elle ne bougera pas. Les cadets, brusquement, réclament peigne, savon, rasoir et miroir ; Carbon entreprend de présenter à cette visiteuse les gentilshommes qui vont avoir l’honneur de mourir sous ses yeux. Elle annonce alors qu’elle n’est pas venue les mains vides : le carrosse est un garde-manger, et Ragueneau en tire de quoi nourrir la compagnie, que l’on dissimule en hâte au retour de De Guiche.

Le morceau bascule du solennel au festin, et la scène doit tenir les deux. La litanie des noms gascons est un morceau de bravoure rythmique ; la distribution de nourriture, elle, exige une chorégraphie serrée pour rester lisible. Trop de gaieté et l’on oublie que ces hommes sont condamnés le soir même.

60 répliques réparties sur une douzaine d’intervenants, avec des listes de patronymes redoutables à mémoriser exactement. Le reste s’apprend vite car tout est action. Scène de troupe, demandant du monde et de l’espace, à réserver à un travail collectif plutôt qu’à un extrait d’audition.

60 répliquesEdmond Rostand

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Le texte
tes répliques
CHRISTIAN

Roxane !…

ROXANE

Non !

PREMIER CADET

Elle reste !

TOUS

Un peigne ! — Un savon ! — Ma basane Est trouée : une aiguille ! — Un ruban ! — Ton miroir ! — Mes manchettes ! — Ton fer à moustache ! — Un rasoir !

ROXANE

Non ! rien ne me fera bouger de cette place !

CARBON

Peut-être siérait-il que je vous présentasse, Puisqu’il en est ainsi, quelques de ces messieurs Qui vont avoir l’honneur de mourir sous vos yeux. ((Roxane s’incline et elle attend, debout au bras de Christian.

CARBON

Carbon présente :)) Baron de Peyrescous de Colignac !

LE CADET

Madame…

CARBON

Baron de Casterac de Cahuzac. — Vidame De Malgoyre Estressac Lésbas d’Escarabiot. — Chevalier d’Antignac-Juzet. — Baron Hillot De Blagnac-Saléchan de Castel-Crabioules…

ROXANE

Mais combien avez-vous de noms chacun ?

LE BARON HILLOT

Des foules !

CARBON

Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.

ROXANE

Pourquoi ? (Toute la compagnie fait le mouvement de s’élancer pour le ramasser.)

CARBON

Ma compagnie était sans drapeau ! Mais, ma foi, C’est le plus beau du camp qui flottera sur elle !

ROXANE

Il est un peu petit.

CARBON

Mais il est en dentelle !

UN CADET

Je mourrais sans regret ayant vu ce minois, Si j’avais seulement dans le ventre une noix !…

CARBON

Fi ! parler de manger lorsqu’une exquise femme !…

ROXANE

Mais l’air du camp est vif et, moi-même, m’affame : Pâtés, chauds-froids, vins fins : — mon menu, le voilà ! — Voulez-vous m’apportez tout cela ! (Consternation.)

UN CADET

Tout cela !

UN AUTRE

Où le prendrions-nous, grand Dieu ?

ROXANE

Dans mon carrosse.

TOUS

Hein ?…

ROXANE

Mais il faut qu’on serve et découpe, et désosse ! Regardez mon cocher d’un peu plus près messieurs, Et vous reconnaîtrez un homme précieux : Chaque sauce sera, si l’on veut, réchauffée !

LES CADETS

C’est Ragueneau ! (Acclamations.) Oh ! Oh !

ROXANE

Pauvres gens !

CYRANO

Bonne fée !

RAGUENEAU

Messieurs !… (Enthousiasme.)

LES CADETS

Bravo ! Bravo !

RAGUENEAU

Les Espagnols n’ont pas, Quand passaient tant d’appas, vu passer le repas ! (Applaudissements.)

CYRANO

Hum ! hum ! Christian !

RAGUENEAU

Distraits par la galanterie Ils n’ont pas vu… (Il tire de son siège un plat qu’il élève.) La galantine ! (Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.)

CYRANO

Je t’en prie, Un seul mot !…

RAGUENEAU

Et Vénus sut occuper leur œil Pour que Diane, en secret, pût passer… (Il brandit un gigot.) son chevreuil ! ((Enthousiasme.

RAGUENEAU

Le gigot est saisi par vingt mains tendues.))

CYRANO

Je voudrais te parler !

ROXANE

Posez cela par terre ! (Elle met le couvert sur l’herbe, aidée des deux laquais imperturbables qui étaient derrière le carrosse.)

ROXANE

Vous, rendez-vous utile ! (Christian vient l’aider. Mouvement d’inquiétude de Cyrano.)

RAGUENEAU

Un paon truffé !

PREMIER CADET

Tonnerre ! Nous n’aurons pas couru notre dernier hasard Sans faire un gueuleton… (Se reprenant vivement en voyant Roxane.) pardon ! un balthazar !

RAGUENEAU

Les coussins sont remplis d’ortolans ! (Tumulte. On éventre les coussins. Rire. Joie.)

TROISIÈME CADET

Ah ! Viédaze !

RAGUENEAU

Des flacons de rubis !… (De vin blanc.) Des flacons de topaze !

ROXANE

Défaites cette nappe !… Eh ! hop ! Soyez léger !

RAGUENEAU

Chaque lanterne est un petit garde-manger !

CYRANO

Il faut que je te parle avant que tu lui parles !

RAGUENEAU

Le manche de mon fouet est un saucisson d’Arles !

ROXANE

Puisqu’on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons Du reste de l’armée ! — Oui ! tout pour les Gascons ! Et si de Guiche vient, personne ne l’invite ! (Allant de l’un à l’autre.) Là, vous avez le temps.

ROXANE

— Ne mangez pas si vite ! — Buvez un peu. — Pourquoi pleurez-vous ?

PREMIER CADET

C’est trop bon !

ROXANE

Chut ! — Rouge ou blanc ? — Du pain pour monsieur de Carbon ! — Un couteau ! — Votre assiette ! — Un peu de croûte ? — Encore ? — Je vous sers ! — Du bourgogne ? — Une aile ?

CYRANO

Je l’adore !

ROXANE

Vous ?

CHRISTIAN

Rien.

ROXANE

Si ! ce biscuit, dans du muscat… deux doigts !

CHRISTIAN

Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?

ROXANE

Je me dois À ces malheureux… Chut ! Tout à l’heure !…

LE BRET

De Guiche !

CYRANO

Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche ! Hop ! — N’ayons l’air de rien !… (À Ragueneau.) Toi, remonte d’un bond Sur ton siège ! — Tout est caché ?

CYRANO

… (En un clin d’œil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres. — De Guiche entre vivement — et s’arrête, tout d’un coup, reniflant. — Silence.)