Acte IV, scène 6
Roxane confirme qu’elle ne bougera pas. Les cadets, brusquement, réclament peigne, savon, rasoir et miroir ; Carbon entreprend de présenter à cette visiteuse les gentilshommes qui vont avoir l’honneur de mourir sous ses yeux. Elle annonce alors qu’elle n’est pas venue les mains vides : le carrosse est un garde-manger, et Ragueneau en tire de quoi nourrir la compagnie, que l’on dissimule en hâte au retour de De Guiche.
Le morceau bascule du solennel au festin, et la scène doit tenir les deux. La litanie des noms gascons est un morceau de bravoure rythmique ; la distribution de nourriture, elle, exige une chorégraphie serrée pour rester lisible. Trop de gaieté et l’on oublie que ces hommes sont condamnés le soir même.
60 répliques réparties sur une douzaine d’intervenants, avec des listes de patronymes redoutables à mémoriser exactement. Le reste s’apprend vite car tout est action. Scène de troupe, demandant du monde et de l’espace, à réserver à un travail collectif plutôt qu’à un extrait d’audition.
Télécharger la scène en PDF
Créer un compte gratuit pour téléchargerRoxane !…
Non !
Elle reste !
Un peigne ! — Un savon ! — Ma basane Est trouée : une aiguille ! — Un ruban ! — Ton miroir ! — Mes manchettes ! — Ton fer à moustache ! — Un rasoir !
Non ! rien ne me fera bouger de cette place !
Peut-être siérait-il que je vous présentasse, Puisqu’il en est ainsi, quelques de ces messieurs Qui vont avoir l’honneur de mourir sous vos yeux. ((Roxane s’incline et elle attend, debout au bras de Christian.
Carbon présente :)) Baron de Peyrescous de Colignac !
Madame…
Baron de Casterac de Cahuzac. — Vidame De Malgoyre Estressac Lésbas d’Escarabiot. — Chevalier d’Antignac-Juzet. — Baron Hillot De Blagnac-Saléchan de Castel-Crabioules…
Mais combien avez-vous de noms chacun ?
Des foules !
Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.
Pourquoi ? (Toute la compagnie fait le mouvement de s’élancer pour le ramasser.)
Ma compagnie était sans drapeau ! Mais, ma foi, C’est le plus beau du camp qui flottera sur elle !
Il est un peu petit.
Mais il est en dentelle !
Je mourrais sans regret ayant vu ce minois, Si j’avais seulement dans le ventre une noix !…
Fi ! parler de manger lorsqu’une exquise femme !…
Mais l’air du camp est vif et, moi-même, m’affame : Pâtés, chauds-froids, vins fins : — mon menu, le voilà ! — Voulez-vous m’apportez tout cela ! (Consternation.)
Tout cela !
Où le prendrions-nous, grand Dieu ?
Dans mon carrosse.
Hein ?…
Mais il faut qu’on serve et découpe, et désosse ! Regardez mon cocher d’un peu plus près messieurs, Et vous reconnaîtrez un homme précieux : Chaque sauce sera, si l’on veut, réchauffée !
C’est Ragueneau ! (Acclamations.) Oh ! Oh !
Pauvres gens !
Bonne fée !
Messieurs !… (Enthousiasme.)
Bravo ! Bravo !
Les Espagnols n’ont pas, Quand passaient tant d’appas, vu passer le repas ! (Applaudissements.)
Hum ! hum ! Christian !
Distraits par la galanterie Ils n’ont pas vu… (Il tire de son siège un plat qu’il élève.) La galantine ! (Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.)
Je t’en prie, Un seul mot !…
Et Vénus sut occuper leur œil Pour que Diane, en secret, pût passer… (Il brandit un gigot.) son chevreuil ! ((Enthousiasme.
Le gigot est saisi par vingt mains tendues.))
Je voudrais te parler !
Posez cela par terre ! (Elle met le couvert sur l’herbe, aidée des deux laquais imperturbables qui étaient derrière le carrosse.)
Vous, rendez-vous utile ! (Christian vient l’aider. Mouvement d’inquiétude de Cyrano.)
Un paon truffé !
Tonnerre ! Nous n’aurons pas couru notre dernier hasard Sans faire un gueuleton… (Se reprenant vivement en voyant Roxane.) pardon ! un balthazar !
Les coussins sont remplis d’ortolans ! (Tumulte. On éventre les coussins. Rire. Joie.)
Ah ! Viédaze !
Des flacons de rubis !… (De vin blanc.) Des flacons de topaze !
Défaites cette nappe !… Eh ! hop ! Soyez léger !
Chaque lanterne est un petit garde-manger !
Il faut que je te parle avant que tu lui parles !
Le manche de mon fouet est un saucisson d’Arles !
Puisqu’on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons Du reste de l’armée ! — Oui ! tout pour les Gascons ! Et si de Guiche vient, personne ne l’invite ! (Allant de l’un à l’autre.) Là, vous avez le temps.
— Ne mangez pas si vite ! — Buvez un peu. — Pourquoi pleurez-vous ?
C’est trop bon !
Chut ! — Rouge ou blanc ? — Du pain pour monsieur de Carbon ! — Un couteau ! — Votre assiette ! — Un peu de croûte ? — Encore ? — Je vous sers ! — Du bourgogne ? — Une aile ?
Je l’adore !
Vous ?
Rien.
Si ! ce biscuit, dans du muscat… deux doigts !
Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?
Je me dois À ces malheureux… Chut ! Tout à l’heure !…
De Guiche !
Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche ! Hop ! — N’ayons l’air de rien !… (À Ragueneau.) Toi, remonte d’un bond Sur ton siège ! — Tout est caché ?
… (En un clin d’œil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres. — De Guiche entre vivement — et s’arrête, tout d’un coup, reniflant. — Silence.)