Scène

Acte V, scène 5

Par Edmond Rostand

Cyrano paraît en haut du perron, très pâle, en retard pour la première fois en quatorze ans. Il donne sa gazette hebdomadaire, plaisante, s’interrompt, faiblit un instant. Le jour tombe. Il demande à lire la lettre que Roxane porte sur elle, et la dit à voix haute alors qu’il fait trop sombre pour déchiffrer quoi que ce soit. Elle comprend, et l’interroge sur ce silence tenu quatorze ans.

La reconnaissance la plus lente du répertoire. Tout repose sur ce que le comédien cache : la blessure d’abord, puis l’aveu qu’il ne veut pas faire et qui se fait tout seul. La voix qui lit dans l’obscurité doit redevenir celle du balcon sans imitation appuyée. Jouée d’emblée sur la mort, la scène supprime son propre suspense.

103 répliques et le volume le plus lourd de l’acte, avec de longues séquences pour les deux rôles. Le découpage suit les étapes : la gazette, la faiblesse, la lettre, la révélation. Duo final très demandé en audition et en cours, exigeant sur la durée et la retenue.

Chapitre : Acte V

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ROXANE

Qu’est-ce que je disais ?… ((Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux, paraît. La sœur qui l’a introduit rentre.

ROXANE

Il se met à descendre le perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en s’appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie.)) Qu’est-ce que je disais ?…Ah !

ROXANE

ces teintes fanées… Comment les rassortir ? ((À Cyrano, sur un ton d’amicale gronderie.)) Comment les rassortir ?Depuis quatorze années, Pour la première fois, en retard !

CYRANO

Pour la première fois, en retard !Oui, c’est fou ! J’enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !…

ROXANE

Par ?

CYRANO

Par ?Par une visite assez inopportune.

ROXANE

Ah ! oui ! quelque fâcheux ?

CYRANO

Ah ! oui ! quelque fâcheux ?Cousine, c’était une Fâcheuse.

ROXANE

Fâcheuse.Vous l’avez renvoyée ?

CYRANO

Fâcheuse.Vous l’avez renvoyée ?Oui, j’ai dit : Excusez-moi, mais c’est aujourd’hui samedi, Jour où je dois me rendre en certaine demeure ; Rien ne m’y fait manquer : repassez dans une heure !

ROXANE

Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir : Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.

CYRANO

Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte. ((Il ferme les yeux et se tait un instant. Sœur Marthe traverse le parc de la chapelle au perron. Roxane l’aperçoit, lui fait un petit signe de tête.))

ROXANE

Vous ne taquinez pas sœur Marthe ?

CYRANO

Vous ne taquinez pas sœur Marthe ?Si ! ((Avec une grosse voix comique.)) Vous ne taquinez pas sœur Marthe ?Si !Sœur Marthe ! Approchez ! ((La sœur glisse vers lui.)) Approchez !Ha ! ha ! ha !

CYRANO

Beaux yeux toujours baissés !

SŒUR MARTHE

Mais… ((Elle voit sa figure et fait un geste d’étonnement.)) Mais…Oh !

CYRANO

Mais…Oh !Chut ! Ce n’est rien ! ((D’une voix fanfaronne. Haut.)) Mais…Oh !Chut ! Ce n’est rien !Hier, j’ai fait gras.

SŒUR MARTHE

Mais…Oh !Chut ! Ce n’est rien !Hier, j’ai fait gras.Je sais. ((À part.)) C’est pour cela qu’il est si pâle ! ((Vite et bas.)) C’est pour cela qu’il est si pâle !

SŒUR MARTHE

Au réfectoire Vous viendrez tout à l’heure, et je vous ferai boire Un grand bol de bouillon… Vous viendrez ?

CYRANO

Un grand bol de bouillon… Vous viendrez ?Oui, oui, oui.

SŒUR MARTHE

Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd’hui !

ROXANE

Elle essaie de vous convertir !

SŒUR MARTHE

Elle essaie de vous convertir !Je m’en garde !

CYRANO

Tiens, c’est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde, Vous ne me prêchez pas ? c’est étonnant, ceci !… ((Avec une fureur bouffonne.)) Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi !

CYRANO

Tenez, je vous permets… ((Il a l’air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver.)) Tenez, je vous permets…Ah ! la chose est nouvelle ?… De… de prier pour moi, ce soir, à la chapelle.

ROXANE

Oh ! oh !

CYRANO

Oh ! oh !Sœur Marthe est dans la stupéfaction !

SŒUR MARTHE

Je n’ai pas attendu votre permission. ((Elle rentre.))

CYRANO

Du diable si je peux jamais, tapisserie, Voir ta fin !

ROXANE

Voir ta fin !J’attendais cette plaisanterie. ((À ce moment, un peu de brise fait tomber les feuilles.))

CYRANO

Les feuilles !

ROXANE

Les feuilles !Elles sont d’un blond vénitien. Regardez-les tomber.

CYRANO

Regardez-les tomber.Comme elles tombent bien !

CYRANO

Dans ce trajet si court de la branche à la terre, Comme elles savent mettre une beauté dernière, Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol, Veulent que cette chute ait la grâce d’un vol !

ROXANE

Mélancolique, vous ?

CYRANO

Mélancolique, vous ?Mais pas du tout, Roxane !

ROXANE

Allons, laissez tomber les feuilles de platane… Et racontez un peu ce qu’il y a de neuf. Ma gazette ?

CYRANO

Ma gazette ?Voici !

ROXANE

Ma gazette ?Voici !Ah !

CYRANO

Ma gazette ?Voici !Ah !Samedi, dix-neuf : Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette, Le Roi fut pris de fièvre ; à deux coups de lancette Son mal fut condamné pour lèse-majesté, Et cet auguste pouls n’a plus fébricité !

CYRANO

Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche, Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche ; Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l’Autrichien ; On a pendu quatre sorciers ;

CYRANO

le petit chien De madame d’Athis a dû prendre un clystère…

ROXANE

Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire !

CYRANO

Lundi… rien. Lygdamire a changé d’amant.

ROXANE

Lundi… rien. Lygdamire a changé d’amant.Oh !

CYRANO

Mardi, toute la cour est à Fontainebleau. Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque : Non ! Jeudi : Mancini, reine de France, — ou presque ! Le vingt-cinq, la Montglat à de Fiesque dit : Oui ;

CYRANO

Et samedi, vingt-six… ((Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.))

ROXANE

Et samedi, vingt-six…Il est évanoui ? ((Elle court vers lui en criant.)) Cyrano !

CYRANO

Cyrano !Qu’est-ce ?… Quoi ?… ((Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil.)) Cyrano !Qu’est-ce ?… Quoi ?…Non ! non !

CYRANO

je vous assure, Ce n’est rien. Laissez-moi !

ROXANE

Ce n’est rien. Laissez-moi !Pourtant…

CYRANO

Ce n’est rien. Laissez-moi !Pourtant…C’est ma blessure D’Arras… qui… quelquefois… vous savez…

ROXANE

D’Arras… qui… quelquefois… vous savez…Pauvre ami !

CYRANO

Mais ce n’est rien. Cela va finir. ((Il sourit avec effort.)) Mais ce n’est rien. Cela va finir.C’est fini.

ROXANE

Chacun de nous a sa blessure : j’ai la mienne. Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne, ((Elle met la main sur sa poitrine.))

ROXANE

Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant Où l’on peut voir encor des larmes et du sang ! ((Le crépuscule commence à venir.))

CYRANO

Sa lettre !… N’aviez-vous pas dit qu’un jour, peut-être, Vous me la feriez lire ?

ROXANE

Vous me la feriez lire ?Ah ! vous voulez ?… Sa lettre ?

CYRANO

Oui… Je veux… Aujourd’hui…

ROXANE

Oui… Je veux… Aujourd’hui…Tenez !

CYRANO

Oui… Je veux… Aujourd’hui…Tenez !Je peux ouvrir ?

ROXANE

Ouvrez… lisez !… ((Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.))

CYRANO

Ouvrez… lisez !…« Roxane, adieu, je vais mourir !… »

ROXANE

Tout haut ?

CYRANO

Tout haut ?«C’est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée ! « J’ai l’âme lourde encor d’amour inexprimée, « Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés, «Mes regards dont c’était… »

ROXANE

"Mes regards dont c’était…"Comme vous la lisez, Sa lettre !

CYRANO

Sa lettre !« …dont c’était les frémissantes fêtes, « Ne baiseront au vol les gestes que vous faites « J’en revois un petit qui vous est familier « Pour toucher votre front, et je voudrais crier… »

ROXANE

Comme vous la lisez, — cette lettre ! ((La nuit vient insensiblement.))

CYRANO

Comme vous la lisez, -– cette lettre !« Et je crie : « Adieu !… »

ROXANE

"Adieu !…"Vous la lisez…

CYRANO

"Adieu !…"Vous la lisez…« Ma chère, ma chérie, « Mon trésor… »

ROXANE

"Mon trésor…"D’une voix…

CYRANO

"Mon trésor…"D’une voix…« Mon amour !… »

ROXANE

"Mon trésor…"D’une voix…"Mon amour !…"D’une voix… ((Elle tressaille.)) Mais… que je n’entends pas pour la première fois !

ROXANE

((Elle s’approche tout doucement, sans qu’il s’en aperçoive, passe derrière le fauteuil se penche sans bruit, regarde la lettre. — L’ombre augmente.))

CYRANO

« Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde, « Et je suis et serai jusque dans l’autre monde « Celui qui vous aima sans mesure, celui… »

ROXANE

Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit. ((Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d’effroi, baisse la tête. Un long silence.

ROXANE

Puis, dans l’ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains.)) Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle D’être le vieil ami qui vient pour être drôle !

CYRANO

Roxane !

ROXANE

Roxane !C’était vous.

CYRANO

Roxane !C’était vous.Non, non, Roxane, non !

ROXANE

J’aurais dû deviner quand il disait mon nom !

CYRANO

Non ! ce n’était pas moi !

ROXANE

Non ! ce n’était pas moi !C’était vous !

CYRANO

Non ! ce n’était pas moi !C’était vous !Je vous jure…

ROXANE

J’aperçois toute la généreuse imposture : Les lettres, c’était vous…

CYRANO

Les lettres, c’était vous…Non !

ROXANE

Les lettres, c’était vous…Non !Les mots chers et fous, C’était vous…

CYRANO

C’était vous…Non !

ROXANE

C’était vous…Non !La voix dans la nuit, c’était vous.

CYRANO

Je vous jure que non !

ROXANE

Je vous jure que non !L’âme, c’était la vôtre !

CYRANO

Je ne vous aimais pas.

ROXANE

Je ne vous aimais pas.Vous m’aimiez !

CYRANO

Je ne vous aimais pas.Vous m’aimiez !C’était l’autre !

ROXANE

Vous m’aimiez !

CYRANO

Vous m’aimiez !Non !

ROXANE

Vous m’aimiez !Non !Déjà vous le dites plus bas !

CYRANO

Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !

ROXANE

Ah ! que de choses qui sont mortes… qui sont nées ! — Pourquoi vous être tu pendant quatorze années, Puisque sur cette lettre où, lui, n’était pour rien, Ces pleurs étaient de vous ?

CYRANO

Ces pleurs étaient de vous ?Ce sang était le sien.

ROXANE

Alors pourquoi laisser ce sublime silence Se briser aujourd’hui ?

CYRANO

Se briser aujourd’hui ?Pourquoi ?… ((Le Bret et Ragueneau entrent en courant.))

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