Scène
Acte IV, scène 5
Par Edmond Rostand
Roxane descend du carrosse au milieu du camp affamé, salue tout le monde, se fait avancer un tambour pour s’asseoir et raconte en riant qu’une patrouille a tiré sur sa voiture. Elle a traversé les lignes en se réclamant du service du Roi, c’est-à-dire de l’Amour. De Guiche lui ordonne de repartir, elle refuse, et il sort inspecter ses canons en la mettant en garde.
Une irruption qui fait basculer le ton de l’acte. La légèreté de Roxane doit être réelle et non jouée, et c’est ce qui la rend insupportable aux hommes qui savent ce qui vient. Chacun autour d’elle porte une information qu’elle ignore ; la scène fonctionne dans cet écart, et s’effondre si l’on souligne le danger dès son entrée.
60 répliques, avec une belle part pour Roxane et de nombreuses interventions courtes des cadets et des officiers. Les récits qu’elle fait s’apprennent en blocs, les relances collectives demandent un repérage précis. Scène de groupe autour d’un rôle féminin de premier plan, utile en atelier et en cours.
Chapitre : Acte IV
Service du Roi ! Vous ?
Service du Roi ! Vous ?Mais du seul roi, l’Amour !
Ah ! grand Dieu !
Ah ! grand Dieu !Vous ! Pourquoi ?
Ah ! grand Dieu !Vous ! Pourquoi ?C’était trop long, ce siège !
Pourquoi ?…
Pourquoi ?…Je te dirai !
Pourquoi ?…Je te dirai !Dieu ! La regarderai-je ?
Vous ne pouvez rester ici !
Vous ne pouvez rester ici !Mais si ! mais si ! Voulez-vous m’avancer un tambour ?… ((Elle s’assied sur un tambour qu’on avance.)) Voulez-vous m’avancer un tambour ?…Là, merci ! ((Elle rit.)) On a tiré sur mon carrosse !
((Fièrement.)) On a tiré sur mon carrosse !Une patrouille ! — Il a l’air d’être fait avec une citrouille, N’est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais Avec des rats. ((Envoyant des lèvres un baiser à Christian.))
Avec des rats.Bonjour ! Avec des rats.Bonjour !(Les regardant tous.) Avec des rats.Bonjour !Vous n’avez pas l’air gais ! — Savez-vous que c’est loin, Arras ? ((Apercevant Cyrano.)) — Savez-vous que c’est loin, Arras ?
Cousin, charmée !
Ah çà ! comment ?…
Ah çà ! comment ?…Comment j’ai retrouvé l’armée ? Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c’est tout simple : j’ai Marché tant que j’ai vu le pays ravagé. Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse Pour y croire !
Messieurs, si c’est là le service De votre Roi, le mien vaut mieux !
De votre Roi, le mien vaut mieux !Voyons, c’est fou ! Par où diable avez-vous bien pu passer ?
Par où diable avez-vous bien pu passer ?Par où ? Par chez les Espagnols.
Par chez les Espagnols.Ah ! Qu’elles sont malignes !
Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?
Cela dut être très difficile !…
Cela dut être très difficile !…Pas trop. J’ai simplement passé dans mon carrosse, au trot.
Si quelque hidalgo montrait sa mine altière, Je mettais mon plus beau sourire à la portière, Et ces messieurs étant, n’en déplaise aux Français, Les plus galantes gens du monde, — je passais !
Oui, c’est un passeport, certes que ce sourire ! Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire Où vous alliez ainsi, madame ?
Où vous alliez ainsi, madame ? Fréquemment. Alors je répondais : « Je vais voir mon amant.
» — Aussitôt l’Espagnol à l’air le plus féroce Refermait gravement la porte du carrosse, D’un geste de la main à faire envie au Roi Relevait les mousquets déjà pointés sur moi, Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue, L’ergot tendu sous la dentelle en tuyau d’orgue, Le feutre au vent pour que la plume palpitât, S’inclinait en disant : « Passez, señorita !
Mais, Roxane…
Mais, Roxane…J’ai dit : mon amant, oui… pardonne ! Tu comprends, si j’avais dit : mon mari, personne Ne m’eût laissé passer !
Ne m’eût laissé passer ! Mais…
Ne m’eût laissé passer ! Mais…Qu’avez-vous ?
Ne m’eût laissé passer ! Mais… Qu’avez-vous ? Il faut Vous en aller d’ici !
Vous en allez d’ici !Moi ?
Vous en allez d’ici !Moi ?Bien vite !
Vous en allez d’ici !Moi ?Bien vite !Au plus tôt !
Oui !
Oui !Mais comment ?
Oui !Mais comment ?C’est que…
Oui !Mais comment ?C’est que…Dans trois quarts d’heure…
Oui !Mais comment ?C’est que… Dans trois quarts d’heure…… ou quatre…
Il vaut mieux…
Il vaut mieux…Vous pourriez…
Il vaut mieux…Vous pourriez…Je reste. On va se battre.
Oh ! non !
Oh ! non !C’est mon mari ! ((Elle se jette dans les bras de Christian.)) Oh ! non !C’est mon mari !Qu’on me tue avec toi !
Mais quels yeux vous avez !
Mais quels yeux vous avez !Je te dirai pourquoi !
C’est un poste terrible !
C’est un poste terrible !Hein ! terrible ?
C’est un poste terrible !Hein ! terrible ?Et la preuve C’est qu’il nous l’a donné !
C’est qu’il nous l’a donné !Ah ! vous me vouliez veuve ?
Oh ! je vous jure !…
Oh ! je vous jure !…Non ! Je suis folle à présent ! Et je ne m’en vais plus ! D’ailleurs, c’est amusant.
Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ?
Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.
Nous vous défendrons bien !
Nous vous défendrons bien !Je le crois, mes amis !
Tout le camp sent l’iris !
Tout le camp sent l’iris !Et j’ai justement mis Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !… ((Regardant de Guiche.)) Mais peut-être est-il temps que le comte s’en aille : On pourrait commencer.
On pourrait commencer.Ah ! c’en est trop ! Je vais Inspecter mes canons, et reviens… Vous avez Le temps encor : changez d’avis !
Le temps encor : changez d’avis !Jamais ! ((De Guiche sort.))