Scène
Acte II, scène 8
Par Edmond Rostand
La boutique se vide et Le Bret reproche à son ami de saborder chaque occasion qui se présente. Cyrano répond par le refus en bloc : ne pas chercher de protecteur, ne pas dédier de vers aux financiers, ne rien devoir, ne monter sur aucun genou. La tirade se termine sur l’idée d’un vol solitaire, et Le Bret la ramène brutalement à sa cause réelle : elle ne l’aime pas.
Morceau de bravoure et pièce d’argumentation à la fois. La difficulté est d’éviter la déclamation : la longue série de refus doit garder une adresse, un interlocuteur, et une progression, sinon elle se transforme en profession de foi récitée. La dernière réplique de Le Bret n’a d’effet que si la tirade a paru sincère jusqu’au bout.
32 répliques seulement pour un volume de texte important, concentré sur une très longue prise de parole. C’est le type de page qui s’apprend par blocs d’images successives, chaque refus formant une carte. Choix fréquent en audition et à l’oral, pour qui peut tenir seul un texte long.
Chapitre : Acte II
Choisis ton rôle pour lancer le mode flashcard :
Messieurs… Messieurs… Messieurs…
Messieurs… Messieurs… Messieurs…Ah ! dans quels jolis draps…
Oh ! toi ! tu vas grogner !
Oh ! toi ! tu vas grogner ! Enfin, tu conviendras Qu’assassiner toujours la chance passagère, Devient exagéré.
Devient exagéré.Hé bien oui, j’exagère !
Ah !
Ah ! Mais pour le principe, et pour l’exemple aussi, Je trouve qu’il est bon d’exagérer ainsi.
Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire La fortune et la gloire…
La fortune et la gloire…Et que faudrait-il faire ?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron, Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce, Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ? Non, merci.
Dédier, comme tous ils le font, Des vers aux financiers ? se changer en bouffon Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre, Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ? Non, merci.
Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ? Avoir un ventre usé par la marche ? une peau Qui plus vite, à l’endroit des genoux, devient sale ? Exécuter des tours de souplesse dorsale ?… Non, merci.
D’une main flatter la chèvre au cou Cependant que, de l’autre, on arrose le chou, Et donneur de séné par désir de rhubarbe, Avoir un encensoir, toujours, dans quelque barbe ? Non, merci !
Se pousser de giron en giron, Devenir un petit grand homme dans un rond, Et naviguer, avec des madrigaux pour rames, Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ? Non, merci !
Chez le bon éditeur de Sercy Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci ! S’aller faire nommer pape par les conciles Que dans les cabarets tiennent des imbéciles ? Non, merci !
Travailler à se construire un nom Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ? Non, Merci ! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes ?
Être terrorisé par de vagues gazettes, Et se dire sans cesse : « Oh, pourvu que je sois Dans les petits papiers du Mercure François ? »… Non, merci !
Calculer, avoir peur, être blême, Aimer mieux faire une visite qu’un poème, Rédiger des placets, se faire présenter ? Non, merci ! non, merci ! non, merci !
Mais… chanter, Rêver, rire, passer, être seul, être libre, Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre, Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers, Pour un oui, pour un non, se battre, — ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune, À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît, Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit, Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard, Ne pas être obligé d’en rien rendre à César, Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite, Bref, dédaignant d’être le lierre parasite, Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul, Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
Tout seul, soit ! mais non pas contre tous ! Comment diable As-tu donc contracté la manie effroyable De te faire toujours, partout, des ennemis ?
À force de vous voir vous faire des amis, Et rire à ces amis dont vous avez des foules, D’une bouche empruntée au derrière des poules ! J’aime raréfier sur mes pas les saluts, Et m’écrie avec joie : un ennemi de plus !
Quelle aberration !
Quelle aberration !Eh bien ! oui, c’est mon vice. Déplaire est mon plaisir. J’aime qu’on me haïsse. Mon cher, si tu savais comme l’on marche mieux Sous la pistolétade excitante des yeux !
Comme, sur les pourpoints, font d’amusantes taches Le fiel des envieux et la bave des lâches !
— Vous, la molle amitié dont vous vous entourez, Ressemble à ces grands cols d’Italie, ajourés Et flottants, dans lesquels votre cou s’effémine : On y est plus à l’aise… et de moins haute mine, Car le front n’ayant pas de maintien ni de loi, S’abandonne à pencher dans tous les sens.
Mais moi, La Haine, chaque jour, me tuyaute et m’apprête La fraise dont l’empois force à lever la tête ;
Chaque ennemi de plus est un nouveau godron Qui m’ajoute une gêne, et m’ajoute un rayon : Car, pareille en tous points à la fraise espagnole, La Haine est un carcan, mais c’est une auréole !
Fais tout haut l’orgueilleux et l’amer, mais tout bas, Dis-moi tout simplement qu’elle ne t’aime pas !
Tais-toi ! ((Depuis un moment, Christian est entré, s’est mêlé aux cadets ; ceux-ci ne lui adressent pas la parole ; il a fini par s’asseoir seul à une petite table où Lise le sert.))