Scène

Acte III, scène 7

Par Edmond Rostand

Sous le balcon, Christian répète d’abord les mots qu’on lui souffle, puis se tait, et Cyrano parle pour lui dans l’obscurité. La voix se libère, abandonne les formules apprises, monte jusqu’à l’aveu d’une éloquence qui ne s’était jamais donnée. Roxane, gagnée, finit par accorder un baiser à celui qu’elle croit entendre, et Christian grimpe à sa place.

La scène capitale de la pièce, et un piège permanent : trois personnages, deux corps visibles, une seule voix qui compte. Le comédien caché doit passer de l’exercice de style à la sincérité sans que le basculement soit annoncé, et celui qui est vu doit rester présent en ne faisant presque rien. La nuit doit s’entendre dans les voix, non se jouer en gestes.

91 répliques et un volume considérable, avec de longues prises de parole et beaucoup de relances brèves. L’apprentissage se fait par vagues successives, chacune correspondant à une montée du texte. Morceau très fréquent en audition et en cours, exigeant pour les trois interprètes.

Chapitre : Acte III

Choisis ton rôle pour lancer le mode flashcard :

ROXANE

Qui donc m’appelle ?

CHRISTIAN

Qui donc m’appelle ?Moi.

ROXANE

Qui donc m’appelle ?Moi.Qui, moi ?

CHRISTIAN

Qui donc m’appelle ?Moi.Qui, moi ?Christian.

ROXANE

Qui donc m’appelle ?Moi.Qui, moi ?Christian.C’est vous ?

CHRISTIAN

Je voudrais vous parler.

CYRANO

Je voudrais vous parler.Bien. Bien. Presque à voix basse.

ROXANE

Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !

CHRISTIAN

Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !De grâce !…

ROXANE

Non ! Vous ne m’aimez plus !

CHRISTIAN

Non ! Vous ne m’aimez plus !M’accuser, — justes dieux ! — De n’aimer plus… quand… j’aime plus !

ROXANE

De n’aimer plus… quand… j’aime plus !Tiens ! mais c’est mieux !

CHRISTIAN

L’amour grandit bercé dans mon âme inquiète… Que ce… cruel marmot prit pour… barcelonnette !

ROXANE

C’est mieux ! — Mais, puisqu’il est cruel, vous fûtes sot De ne pas, cet amour, l’étouffer au berceau !

CHRISTIAN

Aussi l’ai-je tenté, mais… tentative nulle : Ce… nouveau-né, Madame, est un petit… Hercule.

ROXANE

C’est mieux !

CHRISTIAN

C’est mieux !De sorte qu’il… strangula comme rien… Les deux serpents… Orgueil et… Doute.

ROXANE

Les deux serpents… Orgueil et… Doute.Ah ! c’est très bien. — Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ? Auriez-vous donc la goutte à l’imaginative ?

CYRANO

Chut ! Cela devient trop difficile !…

ROXANE

Chut ! Cela devient trop difficile !…Aujourd’hui… Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?

CYRANO

Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?C’est qu’il fait nuit, Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.

ROXANE

Les miens n’éprouvent pas difficulté pareille.

CYRANO

Ils trouvent tout de suite ? oh ! cela va de soi, Puisque c’est dans mon cœur, eux, que je les reçoi ; Or, moi, j’ai le cœur grand, vous, l’oreille petite.

CYRANO

D’ailleurs vos mots à vous, descendent : ils vont vite, Les miens montent, Madame : il leur faut plus de temps !

ROXANE

Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.

CYRANO

De cette gymnastique, ils ont pris l’habitude !

ROXANE

Je vous parle en effet d’une vraie altitude !

CYRANO

Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur !

ROXANE

Je descends !

CYRANO

Je descends !Non !

ROXANE

Je descends !Non !Grimpez sur le banc, alors, vite !

CYRANO

Non !

ROXANE

Non !Comment… non ?

CYRANO

Non !Comment… non ?Laissez un peu que l’on profite… De cette occasion qui s’offre… de pouvoir Se parler doucement, sans se voir.

ROXANE

Se parler doucement, sans se voir.Sans se voir ?

CYRANO

Mais oui, c’est adorable. On se devine à peine. Vous voyez la noirceur d’un long manteau qui traîne, J’aperçois la blancheur d’une robe d’été : Moi je ne suis qu’une ombre, et vous qu’une clarté !

CYRANO

Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes ! Si quelquefois je fus éloquent…

ROXANE

Si quelquefois je fus éloquent…Vous le fûtes !

CYRANO

Mon langage jamais jusqu’ici n’est sorti De mon vrai cœur…

ROXANE

De mon vrai cœur…Pourquoi ?

CYRANO

De mon vrai cœur…Pourquoi ?Parce que… jusqu’ici Je parlais à travers…

ROXANE

Je parlais à travers…Quoi ?

CYRANO

Je parlais à travers…Quoi ?…le vertige où tremble Quiconque est sous vos yeux !… Mais ce soir, il me semble… Que je vais vous parler pour la première fois !

ROXANE

C’est vrai que vous avez une toute autre voix.

CYRANO

Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège J’ose être enfin moi-même, et j’ose… ((Il s’arrête et, avec égarement.)) J’ose être enfin moi-même, et j’ose…Où en étais-je ?

CYRANO

Je ne sais… tout ceci, — pardonnez mon émoi, — C’est si délicieux… c’est si nouveau pour moi !

ROXANE

Si nouveau ?

CYRANO

Si nouveau ?Si nouveau… mais oui… d’être sincère : La peur d’être raillé, toujours au cœur me serre…

ROXANE

Raillé de quoi ?

CYRANO

Raillé de quoi ?Mais de… d’un élan !… Oui, mon cœur Toujours, de mon esprit s’habille, par pudeur : Je pars pour décrocher l’étoile, et je m’arrête Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !

ROXANE

La fleurette a du bon.

CYRANO

La fleurette a du bon.Ce soir, dédaignons-la !

ROXANE

Vous ne m’aviez jamais parlé comme cela !

CYRANO

Ah ! si, loin des carquois, des torches et des flèches, On se sauvait un peu vers des choses… plus fraîches !

CYRANO

Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon Dé à coudre d’or fin, l’eau fade du Lignon, Si l’on tentait de voir comment l’âme s’abreuve En buvant largement à même le grand fleuve !

ROXANE

Mais l’esprit ?…

CYRANO

Mais l’esprit ?…J’en ai fait pour vous faire rester D’abord, mais maintenant ce serait insulter Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature, Que de parler comme un billet doux de Voiture !

CYRANO

— Laissons, d’un seul regard de ses astres, le ciel Nous désarmer de tout notre artificiel : Je crains tant que parmi notre alchimie exquise Le vrai du sentiment ne se volatilise, Que l’âme ne se vide à ces passe-temps vains, Et que le fin du fin ne soit la fin des fins !

ROXANE

Mais l’esprit ?…

CYRANO

Mais l’esprit ?…Je le hais, dans l’amour ! C’est un crime Lorsqu’on aime de trop prolonger cette escrime ! Le moment vient d’ailleurs inévitablement, — Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment !

CYRANO

— Où nous sentons qu’en nous une amour noble existe Que chaque joli mot que nous disons rend triste !

ROXANE

Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux, Quels mots me direz-vous ?

CYRANO

Quels mots me direz-vous ?

CYRANO

Tous ceux, tous ceux, tous ceux Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe, Sans les mettre en bouquets : je vous aime, j’étouffe, Je t’aime, je suis fou, je n’en peux plus, c’est trop ;

CYRANO

Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot, Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne, Tout le temps, le grelot s’agite, et le nom sonne !

CYRANO

De toi, je me souviens de tout, j’ai tout aimé : Je sais que l’an dernier, un jour, le douze mai, Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !

CYRANO

J’ai tellement pris pour clarté ta chevelure Que, comme lorsqu’on a trop fixé le soleil, On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil, Sur tout, quand j’ai quitté les feux dont tu m’inondes, Mon regard ébloui pose des taches blondes !

ROXANE

Oui, c’est bien de l’amour…

CYRANO

Oui, c’est bien de l’amour…Certes, ce sentiment Qui m’envahit, terrible et jaloux, c’est vraiment De l’amour, il en a toute la fureur triste ! De l’amour, — et pourtant il n’est pas égoïste ! Ah !

CYRANO

que pour ton bonheur je donnerais le mien, Quand même tu devrais n’en savoir jamais rien, S’il se pouvait, parfois, que de loin, j’entendisse Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !

CYRANO

— Chaque regard de toi suscite une vertu Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ? Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?… Oh !

CYRANO

mais vraiment, ce soir, c’est trop beau, c’est trop doux ! Je vous dis tout cela, vous m’écoutez, moi, vous ! C’est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste, Je n’ai jamais espéré tant !

CYRANO

Il ne me reste Qu’à mourir maintenant ! C’est à cause des mots Que je dis qu’elle tremble entre les bleus rameaux ! Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles ! Car tu trembles !

CYRANO

car j’ai senti, que tu le veuilles Ou non, le tremblement adoré de ta main Descendre tout le long des branches du jasmin ! ((Il baise éperdument l’extrémité d’une branche pendante.))

ROXANE

Oui, je tremble, et je pleure, et je t’aime, et suis tienne ! Et tu m’as enivrée !

CYRANO

Et tu m’as enivrée !Alors, que la mort vienne ! Cette ivresse, c’est moi, moi, qui l’ai su causer ! Je ne demande plus qu’une chose…

CHRISTIAN

Je ne demande plus qu’une chose…Un baiser !

ROXANE

Hein ?

CYRANO

Hein ?Oh !

ROXANE

Hein ?Oh !Vous demandez ?

CYRANO

Hein ?Oh !Vous demandez ?Oui… je… ((À Christian bas.)) Hein ?Oh !Vous demandez ?Oui… je…Tu vas trop vite.

CHRISTIAN

Puisqu’elle est si troublée, il faut que j’en profite !

CYRANO

Oui, je… j’ai demandé, c’est vrai… mais justes cieux ! Je comprends que je fus bien trop audacieux.

ROXANE

Vous n’insistez pas plus que cela ?

CYRANO

Vous n’insistez pas plus que cela ?Si ! j’insiste… Sans insister !… Oui, oui ! votre pudeur s’attriste ! Eh bien ! mais, ce baiser… ne me l’accordez pas !

CHRISTIAN

Pourquoi ?

CYRANO

Pourquoi ?Tais-toi, Christian !

ROXANE

Pourquoi ?Tais-toi, Christian !Que dites-vous tout bas ?

CYRANO

Mais d’être allé trop loin, moi-même je me gronde ; Je me disais : tais-toi, Christian !… ((Les théorbes se mettent à jouer.)) Je me disais : tais-toi, Christian !…Une seconde !… On vient ! ((Roxane referme la fenêtre.

CYRANO

Cyrano écoute les théorbes, dont un joue un air folâtre et l’autre un air lugubre.)) On vient !Air triste ? Air gai ?… Quel est donc leur dessein ? Est-ce un homme ? une femme ? — Ah ! c’est un capucin !

CYRANO

((Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main, regardant les portes.))

Toutes les scènes