Scène

Acte III, scène 10

Par Edmond Rostand

Roxane rouvre sa fenêtre et s’étonne de ces voix en dessous. Cyrano, reprenant la parole pour Christian, entreprend de la convaincre : le mot de baiser est doux, la soirée a déjà glissé du sourire au soupir et des larmes au baiser il n’y a qu’un frisson. La définition s’élargit, jusqu’à emporter la place ; Christian grimpe, puis Cyrano se signale à son tour comme un passant.

Le paradoxe est ici que le personnage plaide contre lui-même et gagne. La tirade doit rester une adresse, avec ses reprises et son escalade d’images, et non un solo suspendu ; ce qui la rend supportable, c’est la douleur qu’elle recouvre. Le retour en cousin badin, à la fin, doit tomber sans transition.

33 répliques, dont plusieurs développements longs pour Cyrano et de brèves relances pour Roxane. Le passage se découpe naturellement en cartes, chaque image donnant une étape. Extrait très demandé en audition et en cours ; peut se travailler à deux si l’on aménage la présence de Christian.

Chapitre : Acte III

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ROXANE

J’aime mieux que ce soit à cause de…C’est vous ? Nous parlions de… de… d’un…

CYRANO

Nous parlions de… de… d’un…Baiser. Le mot est doux ! Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l’ose ; S’il la brûle déjà, que sera-ce la chose ?

CYRANO

Ne vous en faites pas un épouvantement N’avez-vous pas tantôt, presque insensiblement, Quitté le badinage et glissé sans alarmes Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes !

CYRANO

Glissez encore un peu d’insensible façon : Des larmes au baiser il n’y a qu’un frisson !

ROXANE

Taisez-vous !

CYRANO

Taisez-vous !Un baiser, mais à tout prendre, qu’est-ce ? Un serment fait d’un peu plus près, une promesse Plus précise, un aveu qui veut se confirmer, Un point rose qu’on met sur l’i du verbe aimer ;

CYRANO

C’est un secret qui prend la bouche pour oreille, Un instant d’infini qui fait un bruit d’abeille, Une communion ayant un goût de fleur, Une façon d’un peu se respirer le cœur, Et d’un peu se goûter, au bord des lèvres, l’âme !

ROXANE

Taisez-vous !

CYRANO

Taisez-vous !Un baiser, c’est si noble, Madame, Que la reine de France, au plus heureux des lords, En a laissé prendre un, la reine même !

ROXANE

En a laissé prendre un, la reine même !Alors !

CYRANO

J’eus comme Buckingham des souffrances muettes, J’adore comme lui la reine que vous êtes, Comme lui je suis triste et fidèle…

ROXANE

Comme lui je suis triste et fidèle…Et tu es Beau comme lui !

CYRANO

Beau comme lui !C’est vrai, je suis beau, j’oubliais !

ROXANE

Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille…

CYRANO

Monte !

ROXANE

Monte !Ce goût de cœur…

CYRANO

Monte !Ce goût de cœur…Monte !

ROXANE

Monte !Ce goût de cœur…Monte !Ce bruit d’abeille…

CYRANO

Monte !

CHRISTIAN

Monte !Mais il me semble à présent que c’est mal !

ROXANE

Cet instant d’infini !…

CYRANO

Cet instant d’infini !…Monte donc, animal ! ((Christian s’élance, et par le banc, le feuillage, les piliers, atteint les balustres qu’il enjambe.))

CHRISTIAN

Ah ! Roxane ! ((Il l’enlace et se penche sur ses lèvres.))

CYRANO

Ah ! Roxane !Aïe ! au cœur, quel pincement bizarre ! — Baiser, festin d’amour dont je suis le Lazare !

CYRANO

Il me vient de cette ombre une miette de toi, — Mais oui, je sens un peu mon cœur qui te reçoit, Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre Elle baise les mots que j’ai dits tout à l’heure ! ((On entend les théorbes.))

CYRANO

Un air triste, un air gai : le capucin ! ((Il feint de courir comme s’il arrivait de loin, et d’une voix claire.)) Un air triste, un air gai : le capucin !Holà !

ROXANE

Qu’est-ce ?

CYRANO

Qu’est-ce ?Moi. Je passais… Christian est encor là ?

CHRISTIAN

Cyrano !

ROXANE

Cyrano !Bonjour, cousin !

CYRANO

Cyrano !Bonjour, cousin !Bonjour, cousine !

ROXANE

Je descends ! ((Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.))

CHRISTIAN

Je descends !Oh ! encor ! ((Il suit Roxane.))

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