Scène
Acte IV, scène 3
Par Edmond Rostand
Appelé au milieu de la révolte, Cyrano retourne les plaintes une à une : l’estomac dans les talons grandit, les dents longues mordront plus large, le ventre creux servira de tambour. Il détourne l’attention, fait jouer un air du pays au fifre, ramène les Gascons à leurs collines, puis coupe court avant que la nostalgie ne les amollisse et renvoie chacun à ses dés, ses cartes et ses pipes.
Exercice de commandement par la parole. La scène est une remontée de moral menée en public, avec un virage difficile au milieu : après avoir attendri sa troupe, il faut la reprendre en main sans brutalité. Si la partie plaintive s’étire, l’air du fifre attendrit trop et la reprise paraît arbitraire.
60 répliques, avec un duo rapide entre Cyrano et les cadets puis des passages plus soutenus. Les réparties se retiennent facilement parce qu’elles répondent chacune à une plainte précise, ce qui donne des paires de cartes naturelles. Scène de groupe autour d’un rôle central, très utile en atelier collectif.
Chapitre : Acte IV
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Hein ? Hein ?(Silence. Au premier cadet.) Hein ?Pourquoi t’en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne ?
J’ai quelque chose dans les talons qui me gêne !…
Et quoi donc ?
Et quoi donc ?L’estomac !
Et quoi donc ?L’estomac !Moi de même, pardi !
Cela doit te gêner ?
Cela doit te gêner ?Non, cela me grandit.
J’ai les dents longues !
J’ai les dents longues !Tu n’en mordras que plus large.
Mon ventre sonne creux !
Mon ventre sonne creux !Nous y battrons la charge.
Dans les oreilles, moi, j’ai des bourdonnements.
Non, non ; ventre affamé, pas d’oreilles : tu mens !
Oh ! manger quelque chose, — à l’huile !
Oh ! manger quelque chose, — à l’huile !Ta salade.
Qu’est-ce qu’on pourrait bien dévorer ?
Qu’est-ce qu’on pourrait bien dévorer ?L’Iliade.
Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas !
Il devrait t’envoyer du perdreau ?
Il devrait t’envoyer du perdreau ?Pourquoi pas ? Et du vin !
Et du vin !Richelieu, du bourgogne, if you please ?
Par quelque capucin !
Par quelque capucin !L’éminence qui grise ?
J’ai des faims d’ogre !
J’ai des faims d’ogre !Eh ! bien !… tu croques le marmot !
Toujours le mot, la pointe !
Toujours le mot, la pointe !Oui, la pointe, le mot ! Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose, En faisant un bon mot, pour une belle cause ! — Oh !
frappé par la seule arme noble qui soit, Et par un ennemi qu’on sait digne de soi, Sur un gazon de gloire et loin d’un lit de fièvres, Tomber la pointe au cœur en même temps qu’aux lèvres !
J’ai faim !
J’ai faim !Ah çà ! mais vous ne pensez qu’à manger ?… — Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger ;
Du double étui de cuir tire l’un de tes fifres, Souffle et joue à ce tas de goinfres et de piffres Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur, Dont chaque note est comme une petite sœur, Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées, Ces airs dont la lenteur est celle des fumées Que le hameau natal exhale de ses toits, Ces airs dont la musique a l’air d’être un patois !
… ((Le vieux s’assied et prépare son fifre.))
Que la flûte, aujourd’hui, guerrière qui s’afflige, Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige Tes doigts semblent danser un menuet d’oiseau, Qu’avant d’être d’ébène, elle fut de roseau ;
Que sa chanson l’étonne, et qu’elle y reconnaisse L’âme de sa rustique et paisible jeunesse !… ((Le vieux commence à jouer des airs languedociens.))
Écoutez, les Gascons… Ce n’est plus, sous ses doigts, Le fifre aigu des camps, c’est la flûte des bois ! Ce n’est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres, C’est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !
… Écoutez… C’est le val, la lande, la forêt, Le petit pâtre brun sous son rouge béret, C’est la verte douceur des soirs sur la Dordogne, Écoutez, les Gascons : c’est toute la Gascogne !
((Toutes les têtes se sont inclinées ; — tous les yeux rêvent ; — et des larmes sont furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de manteau.))
Mais tu les fais pleurer !
Mais tu les fais pleurer !De nostalgie !… Un mal Plus noble que la faim !… pas physique : moral ! J’aime que leur souffrance ait changé de viscère, Et que ce soit leur cœur, maintenant, qui se serre !
Tu vas les affaiblir en les attendrissant !
Laisse donc ! Les héros qu’ils portent dans leurs sang Sont vite réveillés ! Il suffit… ((Il fait un geste. Le tambour roule.))
Sont vite réveillés ! Il suffit…Hein ?… Quoi ?… Qu’est-ce ?
Tu vois, il a suffi d’un roulement de caisse ! Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour… Ce qui du fifre vient s’en va par le tambour !
Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche !
Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche !Hou…
Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche !Hou…Murmure Flatteur !
Flatteur !Il nous ennuie !
Flatteur !Il nous ennuie !Avec, sur son armure, Son grand col de dentelle, il vient faire le fier !
Comme si l’on portait du linge sur du fer !
C’est bon lorsque à son cou l’on a quelque furoncle !
Encore un courtisan !
Encore un courtisan !Le neveu de son oncle !
C’est un Gascon pourtant !
C’est un Gascon pourtant !Un faux !… Méfiez-vous ! Parce que, les Gascons… ils doivent être fous : Rien de plus dangereux qu’un Gascon raisonnable.
Il est pâle !
Il est pâle !Il a faim… autant qu’un pauvre diable ! Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil, Sa crampe d’estomac étincelle au soleil !
N’ayons pas l’air non plus de souffrir !
Vous, vos cartes, Vos pipes et vos dés… ((Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur des escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues pipes de pétun.))
Vos pipes et vos dés…Et moi, je lis Descartes. ((Il se promène de long en large et lit dans un petit livre qu’il a tiré de sa poche. — Tableau. — De Guiche entre. Tout le monde a l’air absorbé et content.
Il est très pâle. Il va vers Carbon.))