Toutes les scènes

Acte II, scène 7

Les cadets de Gascogne

La rôtisserie se remplit d’un coup : Carbon de Castel-Jaloux vient chercher son héros, les cadets de Gascogne envahissent la boutique, la foule et les curieux suivent, puis De Guiche paraît, accompagné de Cuigy et de gentilshommes. On veut le récit du combat, on présente la compagnie, et l’entretien tourne au bras de fer, jusqu’à l’image des moulins qui vous jettent dans la boue ou dans les étoiles.

La scène fonctionne par vagues : chaque entrée relance et gonfle la pression autour d’un homme qui refuse de se laisser recruter. Le risque est l’embouteillage ; le groupe doit être organisé pour que le duel verbal final avec De Guiche reste lisible au milieu du bruit.

111 répliques et vingt-cinq locuteurs, avec quelques développements longs pour Cyrano et De Guiche. La masse de courtes interventions demande un travail de repérage plus que d’apprentissage. Scène de troupe, faite pour une compagnie ; hors de portée d’un duo d’atelier, sauf à en isoler le seul face-à-face final.

112 répliquesEdmond Rostand

Télécharger la scène en PDF

Le texte complet mis en page pour l'impression : à distribuer en atelier, ou à réviser sur papier.

Créer un compte gratuit pour télécharger
Le texte
tes répliques
RAGUENEAU

Peut-on rentrer ?

CYRANO

Oui… (Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à la porte du fond paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.)

CARBON DE CASTEL-JALOUX

Le voilà !

CYRANO

Mon capitaine…

CARBON

Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine De mes cadets sont là !…

CYRANO

Mais…

CARBON

Viens ! on veut te voir !

CYRANO

Non !

CARBON

Ils boivent en face, à la Croix du Trahoir.

CYRANO

Je…

CARBON

Le héros refuse. Il est d’humeur bourrue !

UNE VOIX

Ah ! Sandious ! (Tumulte au dehors, bruits d’épées et de bottes qui se rapprochent.)

CARBON

Les voici qui traversent la rue !…

LES CADETS

Mille dious ! — Capdedious ! — Mordious ! — Pocapdedious !

RAGUENEAU

Messieurs, vous êtes donc tous de la Gascogne !

LES CADETS

Tous !

UN CADET

Bravo !

CYRANO

Baron !

UN AUTRE

Vivat !

CYRANO

Baron !

TROISIÈME CADET

Que je t’embrasse !

CYRANO

Baron !…

PLUSIEURS GASCONS

Embrassons-le !

CYRANO

Baron… baron… de grâce…

RAGUENEAU

Vous êtes tous barons, messieurs ?

LES CADETS

Tous ?

RAGUENEAU

Le sont-ils ?…

PREMIER CADET

On ferait une tour rien qu’avec nos tortils !

LE BRET

On te cherche ! Une foule en délire conduite Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite…

CYRANO

Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?…

LE BRET

Si !

UN BOURGEOIS

Monsieur, tout le Marais se fait porter ici ! (Au dehors la rue s’est remplie de monde. Des chaises à porteurs, des carrosses s’arrêtent.)

LE BRET

Et Roxane ?

CYRANO

Tais toi !

LA FOULE

Cyrano !… (Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.)

RAGUENEAU

Ma boutique Est envahie ! On casse tout ! C’est magnifique !

DES GENS

Mon ami… mon ami…

CYRANO

Je n’avais pas hier Tant d’amis !…

LE BRET

Le succès !

UN PETIT MARQUIS

Si tu savais, mon cher…

CYRANO

Si tu ?… Tu ?… Qu’est-ce donc qu’ensemble nous gardâmes ?

UN AUTRE

Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames Qui là, dans mon carrosse…

CYRANO

Et vous d’abord, à moi, Qui vous présentera ?

LE BRET

Mais qu’as-tu donc ?

CYRANO

Tais-toi !

UN HOMME DE LETTRE

Puis-je avoir des détails sur ?…

CYRANO

Non.

LE BRET

C’est Théophraste Renaudot ! l’inventeur de la gazette.

CYRANO

Baste !

LE BRET

Cette feuille où l’on fait tant de choses tenir ! On dit que cette idée a beaucoup d’avenir !

LE POÈTE

Monsieur…

CYRANO

Encor !

LE POÈTE

Je veux faire un pentacrostiche Sur votre nom…

QUELQU’UN

Monsieur…

CYRANO

Assez ! (Mouvement. On se range. De Guiche paraît, escorté d’officiers. Cuigy, Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano à la fin du premier acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.)

CUIGY

Monsieur de Guiche ! (Murmure. Tout le monde se range.) Vient de la part du maréchal de Gassion !

DE GUICHE

… Qui tient à vous mander son admiration Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.

LA FOULE

Bravo !…

CYRANO

Le maréchal s’y connaît en bravoure.

DE GUICHE

Il n’aurait jamais cru le fait si ces messieurs N’avaient pu lui jurer l’avoir vu.

CUIGY

De nos yeux.

LE BRET

Mais…

CYRANO

Tais-toi !

LE BRET

Tu parais souffrir !

CYRANO

Devant ce monde ?… (Sa moustache se hérisse ; il poitrine.) Moi souffrir ?… Tu vas voir !

DE GUICHE

Votre carrière abonde De beaux exploits, déjà. — Vous servez chez ces fous De Gascons, n’est-ce pas ?

CYRANO

Aux cadets, oui.

UN CADET

Chez nous !

DE GUICHE

Ah ! ah !… Tous ces messieurs à la mine hautaine, Ce sont donc les fameux ?…

CARBON DE CASTEL-JALOUX

Cyrano !

CYRANO

Capitaine ?

CARBON

Puisque ma compagnie est, je crois, au complet, Veuillez la présenter au comte, s’il vous plaît.

CYRANO

Ce sont les cadets de Gascogne De Carbon de Castel-Jaloux ; Bretteurs et menteurs sans vergogne, Ce sont les cadets de Gascogne !

CYRANO

Parlant blason, lambel, bastogne, Tous plus nobles que des filous, Ce sont les cadets de Gascogne De Carbon de Castel-Jaloux : Œil d’aigle, jambe de cigogne, Moustache de chat, dents de loups, Fendant la canaille qui grogne, Œil d’aigle, jambe de cigogne, Ils vont, — coiffés d’un vieux vigogne Dont la plume cache les trous !

CYRANO

— Œil d’aigle, jambe de cigogne, Moustache de chat, dents de loups ! Perce-Bedaine et Casse-Trogne Sont leurs sobriquets les plus doux ; De gloire, leur âme est ivrogne !

CYRANO

Perce-Bedaine et Casse-Trogne, Dans tous les endroits où l’on cogne Ils se donnent des rendez-vous… Perce-Bedaine et Casse-Trogne Sont leurs sobriquets les plus doux !

CYRANO

Voici les cadets de Gascogne Qui font cocus tous les jaloux ! Ô femme, adorable carogne, Voici les cadets de Gascogne ! Que le vieil époux se renfrogne : Sonnez, clairons ! chantez, coucous !

CYRANO

Voici les cadets de Gascogne Qui font cocus tous les jaloux !

DE GUICHE

Un poète est un luxe, aujourd’hui, qu’on se donne. — Voulez-vous être à moi ?

CYRANO

Non, Monsieur, à personne.

DE GUICHE

Votre verve amusa mon oncle Richelieu, Hier. Je veux vous servir auprès de lui.

LE BRET

Grand Dieu !

DE GUICHE

Vous avez bien rimé cinq actes, j’imagine ?

LE BRET

Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine !

DE GUICHE

Portez-les-lui.

CYRANO

Vraiment…

DE GUICHE

Il est des plus experts. Il vous corrigera seulement quelques vers…

CYRANO

Impossible, Monsieur ; mon sang se coagule En pensant qu’on y peut changer une virgule.

DE GUICHE

Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher, Il le paye très cher.

CYRANO

Il le paye moins cher Que moi, lorsque j’ai fait un vers, et que je l’aime, Je me le paye, en me le chantant à moi-même !

DE GUICHE

Vous êtes fier.

CYRANO

Vraiment, vous l’avez remarqué ?

UN CADET

Regarde, Cyrano ! ce matin, sur le quai, Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes ! Les feutres des fuyards !…

CARBON

Des dépouilles opimes !

TOUT LE MONDE

Ah ! Ah ! Ah !

CUIGY

Celui qui posta ces gueux, ma foi, Doit rager aujourd’hui.

BRISSAILLE

Sait-on qui c’est ?

DE GUICHE

C’est moi. (Les rires s’arrêtent.) Je les avais chargés de châtier, — besogne Qu’on ne fait pas soi-même, — un rimailleur ivrogne. (Silence gêné.)

LE CADET

Que faut-il qu’on en fasse ? Ils sont gras… Un salmis ?

CYRANO

Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ?

DE GUICHE

Ma chaise et mes porteurs, tout de suite : je monte. (À Cyrano, violemment.) Vous, Monsieur !…

UNE VOIX

Les porteurs de monseigneur le comte De Guiche !

DE GUICHE

… Avez-vous lu Don Quichot ?

CYRANO

Je l’ai lu. Et me découvre au nom de cet hurluberlu.

DE GUICHE

Veuillez donc méditer alors…

UN PORTEUR

Voici la chaise.

DE GUICHE

Sur le chapitre des moulins !

CYRANO

Chapitre treize.

DE GUICHE

Car lorsqu’on les attaque, il arrive souvent…

CYRANO

J’attaque donc des gens qui tournent à tout vent ?

DE GUICHE

Qu’un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles Vous lance dans la boue !…

CYRANO

Ou bien dans les étoiles ! (De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs s’éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.)