Scène
Acte III, scène 2
Par Edmond Rostand
De Guiche vient prendre congé : il part le soir même pour le siège d’Arras, nommé mestre de camp du régiment où sert le cousin de Roxane. Il propose une dernière entrevue. Roxane feint l’inquiétude, puis retourne la situation : pour se venger de Cyrano, dit-elle, qu’il laisse les cadets à Paris. De Guiche, flatté, accepte et croit y voir une déclaration.
Une scène de manœuvre pure, où l’un croit conduire l’entretien pendant que l’autre le déplace pas à pas. Tout repose sur le double niveau : ce que Roxane dit, ce qu’elle vise. Le comédien qui joue De Guiche doit rester dangereux et intelligent, sinon la ruse ne vaut rien ; la partenaire doit inventer devant lui, sans laisser voir le plan à l’avance.
64 répliques en alexandrins, très souvent partagées, avec des séquences d’exclamations brèves puis des développements plus longs. Les nombreuses reprises d’hémistiches réclament un apprentissage attentif. Duo de choix pour un travail de cours sur la stratégie et le sous-texte, et fréquent en audition féminine.
Chapitre : Acte III
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Bien ! bien ! bien ! Je sortais.
Bien ! bien ! bien ! Je sortais. Je viens prendre congé.
Vous partez ?
Vous partez ? Pour la guerre.
Vous partez ? Pour la guerre. Ah !
Vous partez?Pour la guerre. Ah ! Ce soir même.
Vous partez? Pour la guerre. Ah ! Ce soir même. Ah !
Vous partez? Pour la guerre. Ah ! Ce soir même. Ah ! J’ai Des ordres. On assiège Arras.
Des ordres. On assiège Arras. Ah !… on assiège ?…
Oui… Mon départ a l’air de vous laisser de neige.
Oh !…
Oh !… Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?… Quand ? — Vous savez que je suis nommé mestre de camp ?
Bravo.
Bravo. Du régiment des gardes.
Bravo. Du régiment des gardes. Ah ! des gardes ?
Où sert votre cousin, l’homme aux phrases vantardes. Je saurai me venger de lui, là-bas.
Je saurai me venger de lui, là-bas. Comment ! Les gardes vont là-bas ?
Les gardes vont là-bas ? Tiens ! c’est mon régiment !
Christian !
Christian ! Qu’avez-vous ?
Christian ! Qu’avez-vous ? Ce… départ… me désespère ! Quand on tient à quelqu’un, le savoir à la guerre !
Pour la première fois me dire un mot si doux, Le jour de mon départ !
Le jour de mon départ ! Alors, — vous allez vous Venger de mon cousin ?…
Venger de mon cousin ?… On est pour lui ?
Venger de mon cousin ?… On est pour lui ? Non, — contre !
Vous le voyez ?
Vous le voyez ? Très peu.
Vous le voyez ? Très peu. Partout on le rencontre Avec un des cadets… ((Il cherche le nom.)) Avec un des cadets… ce Neu… villen… viller…
Un grand ?
Un grand ? Blond.
Un grand ? Blond. Roux.
Un grand ? Blond. Roux. Beau !
Un grand ? Blond. Roux.Beau ! Peuh !
Un grand ? Blond. Roux. Beau ! Peuh ! Mais bête.
Un grand ? Blond. Roux. Beau ! Peuh ! Mais bête. Il en a l’air ! ((Changeant de ton.)) … Votre vengeance envers Cyrano, — c’est peut-être De l’exposer au feu, qu’il adore ?… Elle est piètre !
Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !
Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant ! C’est ?…
Mais si le régiment, en partant, le laissait Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre, À Paris, bras croisés !… C’est la seule manière, Un homme comme lui, de le faire enrager : Vous voulez le punir ?
privez-le de danger.
Une femme ! une femme ! il n’y a qu’une femme Pour inventer ce tour !
Pour inventer ce tour ! Il se rongera l’âme, Et ses amis les poings, de n’être pas au feu : Et vous serez vengé !
Et vous serez vengé ! Vous m’aimez donc un peu ! ((Elle sourit.)) Je veux voir dans ce fait d’épouser ma rancune Une preuve d’amour, Roxane !…
Une preuve d’amour, Roxane !… C’en est une.
J’ai les ordres sur moi qui vont être transmis À chaque compagnie, à l’instant même, hormis… ((Il en détache un.)) Celui-ci ! C’est celui des cadets. ((Il le met dans sa poche.)) Celui-ci ! C’est celui des cadets.
Je le garde. ((Riant.)) Ah ! ah ! ah ! Cyrano !… Son humeur bataillarde !… — Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?…
— Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?… Quelquefois.
Vous m’affolez ! Ce soir — écoutez — oui, je dois Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !… Écoutez. Il y a, près d’ici dans la rue D’Orléans, un couvent fondé par le syndic Des capucins, le Père Athanase.
Un laïc N’y peut entrer. Mais les bons Pères, je m’en charge !… Ils peuvent me cacher dans leur manche : elle est large. — Ce sont les capucins qui servent Richelieu Chez lui ; redoutant l’oncle, ils craignent le neveu.
— On me croira parti. Je viendrai sous le masque. Laisse-moi retarder d’un jour, chère fantasque !
Mais si cela s’apprend, votre gloire…
Mais si cela s’apprend, votre gloire… Bah !
Mais si cela s’apprend, votre gloire… Bah ! Mais Le siège, Arras…
Le siège, Arras… Tant pis ! Permettez !
Le siège, Arras… Tant pis ! Permettez ! Non !
Le siège, Arras… Tant pis ! Permettez ! Non ! Permets !
Je dois vous le défendre !
Je dois vous le défendre ! Ah !
Je dois vous le défendre ! Ah ! Partez ! Je dois vous le défendre ! Ah ! Partez ! (À part.) Je dois vous le défendre ! Ah ! Partez ! Christian reste. ((Haut.)) Je vous veux héroïque, — Antoine !
Je vous veux héroïque, - Antoine ! Mot céleste ! Vous aimez donc celui ?…
Vous aimez donc celui ?… Pour lequel j’ai frémi.
Je pars ! Je pars ! (Il lui baise la main.) Je pars ! Êtes-vous contente ?
Je pars ! Êtes-vous contente ? Oui, mon ami ! ((Il sort.))
Oui mon ami !
Oui mon ami ! Taisons ce que je viens de faire Cyrano m’en voudrait de lui voler sa guerre ! ((Elle appelle vers la maison.)) Cousin !