Scène

Acte III, scène 13

Par Edmond Rostand

De Guiche arrive masqué et cherche la porte ; un homme lui tombe du ciel entre les jambes. Cyrano, méconnaissable et pourvu d’un accent, se déclare voyageur de retour de la lune et raconte son ascension, puis énumère les six procédés qu’il a inventés pour s’élever dans les airs. Le temps passe, la duperie tient, et quand elle cesse Roxane et Christian paraissent, mariés.

Le grand numéro d’acteur de l’acte : une improvisation racontée, tenue par un homme qui doit gagner un quart d’heure exactement. La progression suit l’invention, chaque procédé plus délirant que le précédent, avec un interlocuteur qu’il faut maintenir sur place sans qu’il s’impatiente. Le piège est de jouer la folie ; c’est la conviction du récit qui fait rire.

92 répliques et un texte considérable, très majoritairement porté par Cyrano, dont la fameuse liste des six moyens. Elle s’apprend par énumération, ce qui en fait un excellent candidat au découpage en cartes. Morceau d’audition connu, exigeant en souffle et en précision.

Chapitre : Acte III

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DE GUICHE

Qu’est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ?

CYRANO

Diable ! et ma voix ?… S’il la reconnaissait ? ((Lâchant d’une main, il a l’air de tourner une invisible clef.)) Diable ! et ma voix ?… S’il la reconnaissait ?Cric ! Crac ! ((Solennellement.))

CYRANO

Cyrano, reprenez l’accent de Bergerac !…

DE GUICHE

Oui, c’est là. J’y vois mal. Ce masque m’importune ! ((Il va pour entrer. Cyrano saute du balcon en se tenant à la branche, qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche ;

DE GUICHE

il feint de tomber lourdement, comme si c’était de très haut, et s’aplatit par terre, où il reste immobile, comme étourdi. De Guiche fait un bon en arrière.)) Hein ? quoi ?

DE GUICHE

((Quand il lève les yeux, la branche s’est redressée ; il ne voit que le ciel ; il ne comprend pas.)) Hein ? quoi ? D’où tombe cet homme ?

CYRANO

Hein ? quoi ? D’où tombe cet homme ? De la lune !

DE GUICHE

De la ?…

CYRANO

De la ?…Quelle heure est-il ?

DE GUICHE

De la ?…Quelle heure est-il ? N’a-t-il plus sa raison ?

CYRANO

Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ?

DE GUICHE

Mais…

CYRANO

Mais…Je suis étourdi !

DE GUICHE

Mais…Je suis étourdi ! Monsieur…

CYRANO

Mais…Je suis étourdi ! Monsieur…Comme une bombe Je tombe de la lune !

DE GUICHE

Je tombe de la lune ! Ah çà ! Monsieur !

CYRANO

Je tombe de la lune ! Ah çà ! Monsieur ! J’en tombe !

DE GUICHE

Soit ! soit ! vous en tombez !… c’est peut-être un dément !

CYRANO

Et je n’en tombe pas métaphoriquement !…

DE GUICHE

Mais…

CYRANO

Mais…Il y a cent ans, ou bien une minute, — J’ignore tout à fait ce que dura ma chute ! — J’étais dans cette boule à couleur de safran !

DE GUICHE

Oui. Laissez-moi passer !

CYRANO

Oui. Laissez-moi passer ! Où suis-je ? Soyez franc ! Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site, Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ?

DE GUICHE

Morbleu !…

CYRANO

Morbleu !…Tout en cheyant je n’ai pu faire choix De mon point d’arrivée, — et j’ignore où je chois ! Est-ce dans une lune ou bien dans une terre, Que vient de m’entraîner le poids de mon postère ?

DE GUICHE

Mais je vous dis, Monsieur…

CYRANO

Mais je vous dis, Monsieur…Ha ! grand Dieu !… je crois voir Qu’on a dans ce pays le visage tout noir !

DE GUICHE

Comment ?

CYRANO

Comment ? Suis-je en Alger ? Êtes-vous indigène ?…

DE GUICHE

Ce masque !…

CYRANO

Ce masque !…Je suis donc à Venise, ou dans Gêne ?

DE GUICHE

Une dame m’attend !…

CYRANO

Une dame m’attend !…Je suis donc à Paris.

DE GUICHE

Le drôle est assez drôle !

CYRANO

Le drôle est assez drôle !Ah ! vous riez ?

DE GUICHE

Le drôle est assez drôle !Ah ! vous riez ?Je ris, Mais veux passer !

CYRANO

Mais veux passer !C’est à Paris que je retombe ! ((Tout à fait à son aise, riant, s’époussetant, saluant.)) J’arrive — excusez-moi ! — Par la dernière trombe. Je suis un peu couvert d’éther. J’ai voyagé !

CYRANO

J’ai les yeux tout remplis de poudre d’astres. J’ai Aux éperons, encor, quelques poils de planète ! ((Cueillant quelque chose sur sa manche.)) Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !

CYRANO

… ((Il souffle comme pour le faire envoler.))

DE GUICHE

Monsieur !…

CYRANO

Monsieur !

CYRANO

…Dans mon mollet je rapporte une dent De la Grande Ourse, — et comme, en frôlant le Trident, Je voulais éviter une de ses trois lances, Je suis aller tomber assis dans les Balances, — Dont l’aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids !

CYRANO

((Empêchant vivement De Guiche de passer et le prenant à un bouton du pourpoint.)) Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts, Il jaillirait du lait !

DE GUICHE

Il jaillirait du lait !Hein ? du lait ?…

CYRANO

Il jaillirait du lait !Hein ? du lait ?…De la Voie Lactée !…

DE GUICHE

Lactée !…Oh ! par l’enfer !

CYRANO

Lactée !…Oh ! par l’enfer ! C’est le ciel qui m’envoie ! ((Se croisant les bras.)) Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant, Que Sirius, la nuit, s’affuble d’un turban ? ((Confidentiel.))

CYRANO

L’autre Ourse est trop petite encor pour qu’elle morde ! ((Riant.)) J’ai traversé la Lyre en cassant une corde ! ((Superbe.))

CYRANO

Mais je compte en un livre écrire tout ceci, Et les étoiles d’or qu’en mon manteau roussi Je viens de rapporter à mes périls et risques, Quand on l’imprimera, serviront d’astérisques !

DE GUICHE

À la parfin, je veux…

CYRANO

À la parfin, je veux…Vous, je vous vois venir !

DE GUICHE

Monsieur !

CYRANO

Monsieur ! Vous voudriez de ma bouche tenir Comment la lune est faite, et si quelqu’un habite Dans la rotondité de cette cucurbite ?

DE GUICHE

Mais non ! Je veux…

CYRANO

Mais non ! Je veux…Savoir comment j’y suis monté. Ce fut par un moyen que j’avais inventé.

DE GUICHE

C’est un fou !

CYRANO

C’est un fou ! Je n’ai pas refait l’aigle stupide De Regiomontanus, ni le pigeon timide D’Archytas !…

DE GUICHE

D’Archytas !…C’est un fou, — mais un fou savant.

CYRANO

Non, je n’imitai rien de ce qu’on fit avant ! ((De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de Roxane. Cyrano le suit, prêt à l’empoigner.)) J’inventai six moyens de violer l’azur vierge !

DE GUICHE

Six ?

CYRANO

Six ?

CYRANO

Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge, Le caparaçonner de fioles de cristal Toutes pleines des pleurs d’un ciel matutinal, Et ma personne, alors, au soleil exposée, L’astre l’aurait humée en humant la rosée !

DE GUICHE

Tiens ! Oui, cela fait un !

CYRANO

Tiens ! Oui, cela fait un ! Et je pouvais encor Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor, En raréfiant l’air dans un coffre de cèdre Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre !

DE GUICHE

Deux !

CYRANO

Deux ! Ou bien, machiniste autant qu’artificier, Sur une sauterelle aux détentes d’acier, Me faire, par des feux successifs de salpêtre, Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître !

DE GUICHE

Trois !

CYRANO

Trois ! Puisque la fumée a tendance à monter, En souffler dans un globe assez pour m’emporter !

DE GUICHE

Quatre !

CYRANO

Quatre ! Puisque Phœbé, quand son acte est le moindre, Aime sucer, ô bœufs, votre moelle… m’en oindre !

DE GUICHE

Cinq !

CYRANO

Cinq ! Enfin, me plaçant sur un plateau de fer, Prendre un morceau d’aimant et le lancer en l’air !

CYRANO

Ça, c’est un bon moyen : le fer se précipite, Aussitôt que l’aimant s’envole, à sa poursuite On relance l’aimant bien vite, et cadédis ! On peut monter ainsi indéfiniment.

DE GUICHE

On peut monter ainsi indéfiniment.Six ! — Mais voilà six moyens excellents !… Quel système Choisîtes-vous des six, Monsieur ?

CYRANO

Choisîtes-vous des six, Monsieur ? Un septième !

DE GUICHE

Par exemple ! Et lequel ?

CYRANO

Par exemple ! Et lequel ? Je vous le donne en cent !

DE GUICHE

C’est que ce mâtin-là devient intéressant !

CYRANO

Houüh ! houüh !

DE GUICHE

Houüh ! houüh ! Eh bien !

CYRANO

Houüh ! houüh ! Eh bien ! Vous devinez ?

DE GUICHE

Houüh ! houüh ! Eh bien ! Vous devinez ? Non !

CYRANO

Houüh ! houüh ! Eh bien ! Vous devinez ? Non ! La marée !

CYRANO

… À l’heure où l’onde par la lune est attirée, Je me mis sur le sable — après un bain de mer — Et la tête partant la première, mon cher, — Car les cheveux, surtout, gardent l’eau dans leur frange !

CYRANO

— Je m’enlevai dans l’air, droit, tout droit, comme un ange. Je montais, je montais, doucement, sans efforts, Quand je sentis un choc !… Alors…

DE GUICHE

Quand je sentis un choc !… Alors…Alors ?

CYRANO

Quand je sentis un choc !… Alors…Alors ? Alors… ((Reprenant sa voix naturelle.)) Le quart d’heure est passé, Monsieur, je vous délivre Le mariage est fait.

DE GUICHE

Le mariage est fait.Çà, voyons, je suis ivre !… Cette voix ? ((La porte de la maison s’ouvre, des laquais paraissent portant des candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé.)) Cette voix ?

DE GUICHE

Et ce nez !… Cyrano ?

CYRANO

Cette voix ? Et ce nez !… Cyrano ? Cyrano. — Ils viennent à l’instant d’échanger leur anneau.

DE GUICHE

Qui cela ? ((Il se retourne. — Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau élève aussi un flambeau.

DE GUICHE

La duègne ferme la marche, ahurie, en petit saut de lit.)) Qui cela ? Ciel !

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