Scène

Acte IV, scène 10

Par Edmond Rostand

L’aveu s’engage, Roxane confirme qu’elle aimerait Christian même défiguré, et l’attaque commence. Christian est rapporté mourant ; Cyrano se penche sur lui et lui glisse qu’il a tout dit. Roxane trouve sur sa poitrine la dernière lettre, tachée de larmes et de sang. Le silence retombe une seconde, puis les Espagnols montent le talus et les cadets de Gascogne tombent les uns après les autres.

Le sommet tragique de la pièce, et un enchaînement où le personnel et le collectif se percutent. La difficulté est de ne pas laisser la bataille couvrir la mort de Christian, ni le chagrin arrêter la guerre. Le mensonge dit à un mourant doit être prononcé simplement, sans effet ; c’est lui qui engage tout le dernier acte.

92 répliques, distribuées sur une douzaine de rôles, avec un noyau à trois et une masse de cris et d’ordres militaires. La mémorisation demande de tenir des repères sonores autant que textuels. Scène de troupe, à monter avec du monde ; seul le duo central est détachable pour un cours.

Chapitre : Acte IV

ROXANE

Une chose importante…Importante ?

CYRANO

Une chose importante… Importante ? Il s’en va !… ((À Roxane.)) Rien… Il attache, — oh ! Dieu ! vous devez le connaître ! — De l’importance à rien !

ROXANE

De l’importance à rien ! Il a douté peut-être De ce que j’ai dit là ?… J’ai vu qu’il a douté !…

CYRANO

Mais vous avez bien dit, d’ailleurs, la vérité ?

ROXANE

Oui, oui, je l’aimerais même… ((Elle hésite une seconde.))

CYRANO

Oui, oui, je l’aimerais même…Le mot vous gêne Devant moi ?

ROXANE

Devant moi ? Mais…

CYRANO

Devant moi ? Mais…Il ne me fera pas de peine ! — Même laid ?

ROXANE

— Même laid ? Même laid ! — Même laid ? Même laid ! (Mousqueterie au-dehors.) — Même laid ? Même laid ! Ah ! tiens, on a tiré !

CYRANO

Affreux ?

ROXANE

Affreux ? Affreux !

CYRANO

Affreux ? Affreux ! Défiguré ?

ROXANE

Affreux ? Affreux ! Défiguré ? Défiguré !

CYRANO

Grotesque ?

ROXANE

Grotesque ? Rien ne peut me le rendre grotesque !

CYRANO

Vous l’aimeriez encore ?

ROXANE

Vous l’aimeriez encore ? Et davantage presque !

CYRANO

Mon Dieu, c’est vrai, peut-être, et le bonheur est là. ((À Roxane.)) Je… Roxane… écoutez !…

LE BRET

Je… Roxane… écoutez !…Cyrano !

CYRANO

Je… Roxane… écoutez !…Cyrano ! Hein ?

LE BRET

Je… Roxane… écoutez !…Cyrano ! Hein ? Chut ! ((Il lui dit un mot tout bas.))

CYRANO

Je… Roxane… écoutez !…Cyrano ! Hein ? Chut ! Ah !…

ROXANE

Qu’avez-vous ?

CYRANO

Qu’avez-vous ? C’est fini. ((Détonations nouvelles.))

ROXANE

Qu’avez-vous ? C’est fini.Quoi ? Qu’est-ce encore ? On tire ? ((Elle remonte pour regarder au-dehors.))

CYRANO

C’est fini, jamais plus je ne pourrai le dire !

ROXANE

Que se passe-t-il ?

CYRANO

Que se passe-t-il ? Rien ! ((Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu’ils portent, et ils forment un groupe empêchant Roxane d’approcher.))

ROXANE

Que se passe-t-il ? Rien ! Ces hommes ?

CYRANO

Que se passe-t-il ? Rien ! Ces hommes ? Laissez-les !…

ROXANE

Mais qu’alliez-vous me dire avant ?…

CYRANO

Mais qu’alliez-vous me dire avant ?…Ce que j’allais Vous dire ?… rien, oh ! rien, je le jure, madame ! ((Solennellement.)) Je jure que l’esprit de Christian, que son âme Étaient… Étaient…(Se reprenant avec terreur.)

CYRANO

Étaient…sont les plus grands…

ROXANE

Étaient…sont les plus grands…Étaient ? Étaient…sont les plus grands…Étaient ? (Avec un grand cri.) Étaient…sont les plus grands…Étaient ? Ah !… ((Elle se précipite et écarte tout le monde.))

CYRANO

Étaient…sont les plus grands…Étaient ? Ah !…C’est fini.

ROXANE

Christian !

LE BRET

Christian ! Le premier coup de feu de l’ennemi ! ((Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu. Cliquetis. Rumeurs. Tambours.))

CARBON

C’est l’attaque ! Aux mousquets ! ((Suivi des cadets, il passe de l’autre côté du talus.))

ROXANE

C’est l’attaque ! Aux mousquets ! Christian !

LA VOIX DE CARBON

C’est l’attaque ! Aux mousquets ! Christian ! Qu’on se dépêche !

ROXANE

Christian !

CARBON

Christian ! Alignez-vous !

ROXANE

Christian ! Alignez-vous ! Christian !

CARBON

Christian ! Alignez-vous ! Christian ! Mesurez… mèche ! ((Ragueneau est accouru, apportant de l’eau dans un casque.))

CHRISTIAN

Roxane !…

CYRANO

Roxane !…J’ai tout dit. C’est toi qu’elle aime encor ! ((Christian ferme les yeux.))

ROXANE

Quoi, mon amour ?

CARBON

Quoi, mon amour ? Baguette haute !

ROXANE

Quoi, mon amour ? Baguette haute ! Il n’est pas mort ?…

CARBON

Ouvrez la charge avec les dents !

ROXANE

Ouvrez la charge avec les dents ! Je sens sa joue Devenir froide, là, contre la mienne !

CARBON

Devenir froide, là, contre la mienne ! En joue !

ROXANE

Une lettre sur lui ! ((Elle l’ouvre.)) Une lettre sur lui ! Pour moi !

CYRANO

Une lettre sur lui ! Pour moi ! Ma lettre !

CARBON

Une lettre sur lui ! Pour moi ! Ma lettre ! Feu ! ((Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.))

CYRANO

Mais, Roxane on se bat !

ROXANE

Mais Roxane on se bat ! Restez encore un peu. Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître. ((Elle pleure doucement.)) — N’est-ce pas que c’était un être exquis, un être Merveilleux ?

CYRANO

Merveilleux ? Oui, Roxane.

ROXANE

Merveilleux ? Oui, Roxane.Un poète inouï, Adorable ?

CYRANO

Adorable ? Oui, Roxane.

ROXANE

Adorable ? Oui, Roxane.Un esprit sublime ?

CYRANO

Adorable ? Oui, Roxane.Un esprit sublime ? Oui, Roxane !

ROXANE

Roxane ! Un cœur profond, inconnu du profane, Une âme magnifique et charmante ?

CYRANO

Une âme magnifique et charmante ? Oui, Roxane !

ROXANE

Il est mort !

CYRANO

Il est mort ! Et je n’ai qu’à mourir aujourd’hui, Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui ! ((Trompettes au loin.))

DE GUICHE

C’est le signal promis ! Des fanfares de cuivres ! Les Français vont rentrer au camp avec des vivres ! Tenez encore un peu !

ROXANE

Tenez encore un peu ! Sur la lettre, du sang, Des pleurs !

UNE VOIX

Des pleurs ! Rendez-vous !

VOIX DES CADETS

Des pleurs ! Rendez-vous ! Non !

RAGUENEAU

Des pleurs ! Rendez-vous ! Non ! Le péril va croissant !

CYRANO

Emportez-la ! Je vais charger !

ROXANE

Emportez-la ! Je vais charger ! Son sang ! ses larmes !…

RAGUENEAU

Elle s’évanouit !

DE GUICHE

Elle s’évanouit ! Tenez bon !

UNE VOIX

Elle s’évanouit ! Tenez bon ! Bas les armes !

VOIX DES CADETS

Non !

CYRANO

Non ! Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur : ((Lui montrant Roxane.)) Fuyez en la sauvant !

DE GUICHE

Fuyez en la sauvant ! Soit ! Mais on est vainqueur Si vous gagnez du temps !

CYRANO

Si vous gagnez du temps ! C’est bon ! ((Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie.)) Si vous gagnez du temps ! C’est bon ! Adieu, Roxane ! ((Tumulte. Cris.

CYRANO

Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.))

CARBON

Nous plions ! J’ai reçu deux coups de pertuisane !

CYRANO

Hardi ! Reculès pas, drollos ! Hardi ! Reculès pas, drollos ! (À Carbon, qu’il soutient.) Hardi ! Reculès pas, drollos ! N’ayez pas peur ! J’ai deux morts à venger : Christian et mon bonheur ! ((Ils redescendent.

CYRANO

Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir de Roxane.)) Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre ! ((Il la plante en terre ; il crie aux cadets.)) Toumbé dèssus ! Escrasas lous ! ((Au fifre.))

CYRANO

Toumbé dèssus ! Escrasas lous ! Un air de fifre ! ((Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le talus viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau.

CYRANO

Le carrosse se couvre et se remplit d’hommes, se hérisse d’arquebuses, se transforme en redoute.))

UN CADET

Ils montent le talus ! ((et tombe mort.))

CYRANO

Ils montent le talus ! On va les saluer ! ((Le talus se couronne en un instant d’une rangée terrible d’ennemis. Les grands étendards des Impériaux se lèvent.))

CYRANO

Feu ! ((Décharge générale.))

CRI

Feu ! Feu ! ((Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.))

UN OFFICIER ESPAGNOL

Feu ! Feu ! Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?

CYRANO

Ce sont les cadets de Gascogne De Carbon de Castel-Jaloux ; Bretteurs et menteurs sans vergogne… ((Il s’élance, suivi des quelques survivants.)) Ce sont les cadets… ((Le reste se perd dans la bataille.)) ‌

Toutes les scènes