Scène

Acte V, scène 2

Par Edmond Rostand

Roxane et le duc descendent en silence dans le parc. Il l’interroge sur son deuil, toujours porté, sur la lettre qu’elle garde contre son cœur, sur sa fidélité à un mort. Puis la conversation glisse sur Cyrano, dont on dit qu’il vient chaque samedi et qu’il paie ses libertés de mots par la misère et par les ennemis. Ragueneau arrive, bouleversé, et Le Bret reste avec lui.

Une scène de bilan, très retenue, où les deux interlocuteurs mesurent ce que quinze ans ont fait d’eux. Le duc n’est plus un adversaire : il regrette. L’enjeu est de tenir cette douceur sans mollesse, avec des silences réels, et de faire sentir sous la conversation mondaine l’inquiétude qui monte quand on parle de l’absent.

52 répliques, souvent brèves, avec quelques développements plus longs pour le duc. Les échanges se répondent presque terme à terme, ce qui facilite le découpage en cartes. Duo de comédiens plus mûrs, apprécié en cours pour le travail sur la sobriété, et exploitable en audition à deux.

Chapitre : Acte V

LE DUC

Et vous demeurerez ici, vainement blonde, Toujours en deuil ?

ROXANE

Toujours en deuil ?Toujours.

LE DUC

Toujours en deuil ?Toujours.Aussi fidèle ?

ROXANE

Toujours en deuil ?Toujours.Aussi fidèle ?Aussi.

LE DUC

Vous m’avez pardonné ?

ROXANE

Vous m’avez pardonné ?Puisque je suis ici. ((Nouveau silence.))

LE DUC

Vraiment c’était un être ?…

ROXANE

Vraiment c’était un être ?…Il fallait le connaître !

LE DUC

Ah ! Il fallait ?… Je l’ai trop peu connu, peut-être ! …Et son dernier billet, sur votre cœur, toujours ?

ROXANE

Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.

LE DUC

Même mort, vous l’aimez ?

ROXANE

Même mort, vous l’aimez ?Quelquefois il me semble Qu’il n’est mort qu’à demi, que nos cœurs sont ensemble, Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !

LE DUC

Est-ce que Cyrano vient vous voir ?

ROXANE

Est-ce que Cyrano vient vous voir ?Oui, souvent. — Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes. Il vient ; c’est régulier ; sous cet arbre où vous êtes On place son fauteuil, s’il fait beau ; je l’attends En brodant ;

ROXANE

l’heure sonne ; au dernier coup, j’entends — Car je ne tourne plus même le front ! — sa canne Descendre le perron ; il s’assied ; il ricane De ma tapisserie éternelle ;

ROXANE

il me fait La chronique de la semaine, et… ((Le Bret paraît sur le perron.)) La chronique de la semaine, et…Tiens, Le Bret ! ((Le Bret descend.)) Comment va notre ami ?

LE BRET

Comment va notre ami ?Mal.

LE DUC

Comment va notre ami ?Mal.Oh !

ROXANE

Comment va notre ami ?Mal.Oh !Il exagère !

LE BRET

Tout ce que j’ai prédit : l’abandon, la misère !… Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux ! Il attaque les faux nobles, les faux dévots, Les faux braves, les plagiaires, — tout le monde.

ROXANE

Mais son épée inspire une terreur profonde. On ne viendra jamais à bout de lui.

LE DUC

On ne viendra jamais à bout de lui.Qui sait ?

LE BRET

Ce que je crains, ce n’est pas les attaques, c’est La solitude, la famine, c’est Décembre Entrant à pas de loup dans son obscure chambre : Voilà les spadassins qui plutôt le tueront !

LE BRET

— Il serre chaque jour, d’un cran, son ceinturon. Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire. Il n’a plus qu’un petit habit de serge noire.

LE DUC

Ah ! celui-là n’est pas parvenu ! — C’est égal, Ne le plaignez pas trop.

LE BRET

Ne le plaignez pas trop.Monsieur le maréchal !…

LE DUC

Ne le plaignez pas trop : il a vécu sans pactes, Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.

LE BRET

Monsieur le duc !…

LE DUC

Monsieur le duc !…Je sais, oui : j’ai tout ; il n’a rien… Mais je lui serrerais bien volontiers la main. ((Saluant Roxane.)) Adieu.

ROXANE

Adieu.Je vous conduis. ((Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.))

LE DUC

Adieu.Je vous conduis.Oui, parfois, je l’envie. — Voyez-vous, lorsqu’on a trop réussi sa vie, On sent, — n’ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal !

LE DUC

— Mille petits dégoûts de soi, dont le total Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure ;

LE DUC

Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure, Pendant que des grandeurs on monte les degrés, Un bruit d’illusions sèches et de regrets, Comme, quand vous montez lentement vers ces portes, Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.

ROXANE

Vous voilà bien rêveur ?…

LE DUC

Vous voilà bien rêveur ?…Eh ! oui ! ((Au moment de sortir, brusquement.)) Vous voilà bien rêveur ?…Eh ! oui !Monsieur Le Bret ! ((À Roxane.)) Vous permettez ? Un mot. Vous permettez ? Un mot.

LE DUC

(Il va à Le Bret, et à mi-voix.) Vous permettez ? Un mot.C’est vrai : nul n’oserait Attaquer votre ami ; mais beaucoup l’ont en haine ;

LE DUC

Et quelqu’un me disait, hier, au jeu, chez la Reine : « Ce Cyrano pourrait mourir d’un accident. »

LE BRET

Ah ?

LE DUC

Ah ?Oui. Qu’il sorte peu. Qu’il soit prudent.

LE BRET

Ah ?Oui. Qu’il sorte peu. Qu’il soit prudent.Prudent ! Il va venir. Je vais l’avertir. Oui, mais !…

ROXANE

Il va venir. Je vais l’avertir. Oui, mais !…Qu’est-ce ?

LA SŒUR

Ragueneau veut vous voir, Madame.

ROXANE

Ragueneau veut vous voir, Madame.Qu’on le laisse Entrer. Entrer.(Au duc et à Le Bret.) Entrer.Il vient crier misère. Étant un jour Parti pour être auteur, il devint tour à tour Chantre…

LE BRET

Chantre…Étuviste…

ROXANE

Chantre…Étuviste…Acteur…

LE BRET

Chantre…Étuviste…Acteur…Bedeau…

ROXANE

Chantre…Étuviste…Acteur…Bedeau…Perruquier…

LE BRET

Chantre…Étuviste…Acteur…Bedeau…Perruquier…Maître De théorbe…

ROXANE

De théorbe…Aujourd’hui, que pourrait-il bien être ?

RAGUENEAU

Ah ! Madame ! Ah ! Madame !(Il aperçoit Le Bret.) Ah ! Madame !Monsieur !

ROXANE

Ah ! Madame !Monsieur !Racontez vos malheurs À Le Bret. Je reviens.

RAGUENEAU

À Le Bret. Je reviens.Mais, Madame… ((Roxane sort sans l’écouter, avec le duc. Il redescend vers Le Bret.))

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