Scène
Acte II, scène 4
Par Edmond Rostand
Les poètes crottés envahissent la rôtisserie, saluent Ragueneau comme un Apollon maître-queux et racontent l’affaire de la porte de Nesle : huit malandrins étendus sur les pavés. Cyrano, occupé à sa lettre, corrige distraitement le chiffre et nie connaître le héros du combat. Ragueneau finit par emmener sa confrérie plus loin pour lui lire des vers, et les poètes emportent les plateaux de gâteaux au passage.
Deux plans coexistent : le bavardage affamé des poètes et le silence de celui qui écrit. L’ironie vient de ce que le récit du combat se fait devant son auteur, qui ne relève pas. La scène se perd si le groupe joue la pittoresque bohème pour elle-même ; il faut que la razzia sur les gâteaux reste le vrai sujet des visiteurs.
56 répliques et onze locuteurs, la plupart des poètes n’ayant que quelques mots. Peu de charge individuelle, mais un tuilage rapide à mémoriser. Scène de groupe, adaptée à un atelier qui cherche un morceau choral court plutôt qu’à un travail d’audition.
Chapitre : Acte II
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Les voici vos crottés !
Les voici vos crottés ! Confrère !…
Les voici vos crottés ! Confrère !…Cher confrère !
Aigle des pâtissiers ! ((Il renifle.)) Aigle des pâtissiers ! Ça sent bon dans votre aire.
Ô Phœbus-Rôtisseur !
Ô Phœbus-Rôtisseur ! Apollon maître-queux !…
Comme on est tout de suite à son aise avec eux !…
Nous fûmes retardés par la foule attroupée À la porte de Nesle !…
À la porte de Nesle !…Ouverts à coups d’épée, Huit malandrins sanglants illustraient les pavés !
Huit ?… Tiens, je croyais sept. ((Il reprend sa lettre.))
Huit ?… Tiens, je croyais sept.Est-ce que vous savez Le héros du combat ?
Le héros du combat ?Moi ?… Non !
Le héros du combat ?Moi ?… Non !Et vous ?
Le héros du combat ?Moi ?… Non !Et vous ?Peut-être !
Je vous aime…
Je vous aime…Un seul homme, assurait-on, sut mettre Toute une bande en fuite !…
Toute une bande en fuite !…Oh ! c’était curieux ! Des piques, des bâtons jonchaient le sol !…
Des piques, des bâtons jonchaient le sol !……vos yeux…
On trouvait des chapeaux jusqu’au quai des Orfèvres !
Sapristi ! ce dut être féroce…
Sapristi ! ce dut être féroce……vos lèvres…
Un terrible géant, l’auteur de ces exploits !
…Et je m’évanouis de peur quand je vous vois.
Qu’as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?
Qu’as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?…qui vous aime… ((Il s’arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans son pourpoint.)) Pas besoin de signer. Je la donne moi-même.
J’ai mis une recette en vers.
J’ai mis une recette en vers.Oyons ces vers !
Cette brioche a mis son bonnet de travers. ((Il la décoiffe d’un coup de dent.))
Ce pain d’épice suit le rimeur famélique, De ses yeux en amande aux sourcils d’angélique ! ((Il happe le morceau de pain d’épice.))
Nous écoutons.
Nous écoutons.Ce chou bave sa crème. Il rit.
Pour la première fois la Lyre me nourrit !
Une recette en vers…
Une recette en vers…Tu déjeunes ?
Une recette en vers…Tu déjeunes ?Tu dînes !
Exquis ! Délicieux !
Exquis ! Délicieux !Homph ! ((Ils remontent vers le fond, en mangeant. Cyrano qui a observé s’avance vers Ragueneau.))
Exquis ! Délicieux !Homph !Bercés par ta voix, Ne vois-tu pas comme ils s’empiffrent ?
Ne vois-tu pas comme ils s’empiffrent ?Je le vois… Sans regarder, de peur que cela ne les trouble ;
Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double, Puisque je satisfais un doux faible que j’ai Tout en laissant manger ceux qui n’ont pas mangé ?
Toi tu me plais !… ((Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un peu brusquement.)) Toi tu me plais !…Hé là, Lise ?
((Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et descend vers Cyrano.)) Toi tu me plais !…Hé là, Lise ?Ce capitaine… Vous assiège ?
Vous assiège ?Oh ! mes yeux, d’une œillade hautaine, Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.
Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.
Mais…
Mais…Ragueneau me plaît. C’est pourquoi, dame Lise, Je défends que quelqu’un le ridicoculise.
Mais…
Mais…À bon entendeur… ((Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte du fond, après avoir regardé l’horloge.))
Mais…À bon entendeur…Vraiment, vous m’étonnez !… Répondez… sur son nez…
Répondez… sur son nez…Sur son nez… sur son nez… ((Il s’éloigne vivement, Lise le suit.))
Pst !…
Pst !…Nous serons bien mieux par là…
Pst !…Nous serons bien mieux par là…Pst ! pst !…
Pst !…Nous serons bien mieux par là…Pst ! pst !…Pour lire Des vers…
Des vers…Mais les gâteaux !…
Des vers…Mais les gâteaux !…Emportons-les ! ((Il sortent tous derrière Ragueneau, processionnellement, et après avoir fait une rafle de plateaux.))