Scène

Acte IV, scène 4

Par Edmond Rostand

De Guiche paraît devant les cadets, blême, et essuie leur insolence. Il raconte comment, à la bataille, il a jeté son écharpe blanche pour n’être pas reconnu ; Cyrano la lui rend, l’ayant récupérée sur le terrain. Le colonel annonce alors que l’ennemi va attaquer et désigne la compagnie pour tenir la position. Les tambours battent, et un carrosse s’arrête au milieu du camp.

Un affrontement de classe et d’honneur qui se termine en condamnation à mort collective. La difficulté tient à la tenue de De Guiche, qui ne doit être ni ridicule ni odieux, sinon la scène devient un simple règlement de comptes. Les provocations des cadets, elles, ont besoin d’être précises : c’est un duel à distance, pas un chahut.

78 répliques et un volume important, réparti entre deux longues joutes et de courtes interventions de cadets. Le texte est dense mais très structuré, ce qui aide à la mémorisation. Scène de troupe avec deux rôles dominants, jouable en atelier avec un groupe étoffé.

Chapitre : Acte IV

DE GUICHE

Ah ! — Bonjour ! ((Ils s’observent tous les deux. À part, avec satisfaction.)) Ah ! — Bonjour !Il est vert.

CARBON

Ah ! — Bonjour !Il est vert.Il n’a plus que les yeux.

DE GUICHE

Voici donc les mauvaises têtes ?

DE GUICHE

… Oui, messieurs, Il me revient de tous côtés qu’on me brocarde Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde, Hobereaux béarnais, barons périgourdins, N’ont pour leur colonel pas assez de dédain, M’appellent intrigant, courtisan, — qu’il les gêne De voir sur ma cuirasse un col au point de Gêne, — Et qu’ils ne cessent pas de s’indigner entre eux Qu’on puisse être Gascon et ne pas être gueux !

DE GUICHE

((Silence. On joue. On fume.)) Vous ferai-je punir par votre capitaine ? Non.

CARBON

Non.D’ailleurs, je suis libre et n’inflige de peine…

DE GUICHE

Ah ?

CARBON

Ah ?J’ai payé ma compagnie, elle est à moi. Je n’obéis qu’aux ordres de guerre.

DE GUICHE

Je n’obéis qu’aux ordres de guerre.Ah ?… Ma foi ! Cela suffit. Cela suffit.(S’adressant aux cadets.) Cela suffit.Je peux mépriser vos bravades. On connaît ma façon d’aller aux mousquetades ;

DE GUICHE

Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi J’ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi ; Ramenant sur ses gens les miens en avalanche, J’ai chargé par trois fois !

CYRANO

J’ai chargé par trois fois !Et votre écharpe blanche ?

DE GUICHE

Vous savez ce détail ?… En effet, il advint, Durant que je faisais ma caracole afin De rassembler mes gens pour la troisième charge, Qu’un remous de fuyards m’entraîna sur la marge Des ennemis ;

DE GUICHE

j’étais en danger qu’on me prît Et qu’on m’arquebusât, quand j’eus le bon esprit De dénouer et de laisser couler à terre L’écharpe qui disait mon grade militaire ;

DE GUICHE

En sorte que je pus, sans attirer les yeux, Quitter les Espagnols, et revenant sur eux, Suivi de tous les miens réconfortés, les battre ! — Eh bien ! que dites-vous de ce trait ? ((Les cadets n’ont pas l’air d’écouter ;

DE GUICHE

mais ici les cartes et les cornets à dés restent en l’air, la fumée des pipes demeure dans les joues : attente.))

CYRANO

— Eh bien ! que dites-vous de ce trait ?Qu’Henri quatre N’eût jamais consenti, le nombre l’accablant, À se diminuer de son panache blanc. ((Joie silencieuse. Les cartes s’abattent. Les dés tombent. La fumée s’échappe.))

DE GUICHE

L’adresse a réussi, cependant ! ((Même attente suspendant les jeux et les pipes.))

CYRANO

L’adresse a réussi, cependant !C’est possible. Mais on n’abdique pas l’honneur d’être une cible. ((Cartes, dés, fumées, s’abattent, tombent, s’envolent avec une satisfaction croissante.))

CYRANO

Si j’eusse été présent quand l’écharpe coula — Nos courages, monsieur, diffèrent en cela — Je l’aurais ramassée et me la serais mise.

DE GUICHE

Oui, vantardise, encor, de gascon !

CYRANO

Oui, vantardise, encor, de gascon !Vantardise ?… Prêtez-là moi. Je m’offre à monter, dès ce soir, À l’assaut, le premier, avec elle en sautoir.

DE GUICHE

Offre encor de gascon ! Vous savez que l’écharpe Resta chez l’ennemi, sur les bords de la Scarpe, En un lieu que depuis la mitraille cribla, — Où nul ne peut aller la chercher !

CYRANO

Où nul ne peut aller la chercher !La voilà. ((Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les cornets à dés. De Guiche se retourne, les regarde ;

CYRANO

immédiatement ils reprennent leur gravité, leurs jeux ; l’un d’eux sifflote avec indifférence l’air montagnard joué par le fifre.))

DE GUICHE

Merci. Je vais, avec ce bout d’étoffe claire, Pouvoir faire un signal, — que j’hésitais à faire. ((Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l’écharpe en l’air.))

TOUS

Hein !

LA SENTINELLE

Hein !Cet homme, là-bas qui se sauve en courant !…

DE GUICHE

C’est un faux espion espagnol. Il nous rend De grands services. Les renseignements qu’il porte Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte Que l’on peut influer sur leurs décisions.

CYRANO

C’est un gredin !

DE GUICHE

C’est un gredin !C’est très commode. Nous disions ?… — Ah ! J’allais vous apprendre un fait. Cette nuit même, Pour nous ravitailler tentant un coup suprême, Le maréchal s’en fut vers Dourlens, sans tambours ;

DE GUICHE

Les vivandiers du Roi sont là ; par les labours Il les joindra ;

DE GUICHE

mais pour revenir sans encombre, Il a pris avec lui des troupes en tel nombre Que l’on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant : La moitié de l’armée est absente du camp !

CARBON

Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave. Mais ils ne savent pas ce départ ?

DE GUICHE

Mais ils ne savent pas ce départ ?Ils le savent. Ils vont nous attaquer.

CARBON

Ils vont nous attaquer.Ah !

DE GUICHE

Ils vont nous attaquer.Ah !Mon faux espion M’est venu prévenir de leur agression. Il ajouta : « J’en peux déterminer la place ; Sur quel point voulez-vous que l’attaque se fasse ?

DE GUICHE

Je dirai que de tous c’est le moins défendu, Et l’effort portera sur lui. » — J’ai répondu : « C’est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne : Ce sera sur le point d’où je vous ferai signe. »

CARBON

Messieurs préparez-vous ! ((Tous se lèvent. Bruit d’épées et de ceinturons qu’on boucle.))

DE GUICHE

Messieurs préparez-vous !C’est dans une heure.

PREMIER CADET

Messieurs préparez-vous !C’est dans une heure.Ah !… bien !… ((Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.))

DE GUICHE

Il faut gagner du temps. Le maréchal revient.

CARBON

Et pour gagner du temps ?

DE GUICHE

Et pour gagner du temps ?Vous aurez l’obligeance De vous faire tuer.

CYRANO

De vous faire tuer.Ah ! voilà la vengeance ?

DE GUICHE

Je ne prétendrai pas que si je vous aimais Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais, Comme à votre bravoure on n’en compare aucune, C’est mon Roi que je sers en servant ma rancune.

CYRANO

Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.

DE GUICHE

Je sais que vous aimez vous battre un contre cent. Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne. ((Il remonte, avec Carbon.))

CYRANO

Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne, Qui porte six chevrons, messieurs, d’azur et d’or, Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor ! ((De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond.

CYRANO

On donne des ordres. La résistance se prépare. Cyrano va vers Christian qui est resté immobile, les bras croisés.))

CYRANO

Christian ?

CHRISTIAN

Christian ?Roxane !

CYRANO

Christian ?Roxane !Hélas !

CHRISTIAN

Christian ?Roxane !Hélas !Au moins, je voudrais mettre Tout l’adieu de mon cœur dans une belle lettre !…

CYRANO

Je me doutais que ce serait pour aujourd’hui. ((Il tire un billet de son pourpoint.)) Et j’ai fait tes adieux.

CHRISTIAN

Et j’ai fait tes adieux.Montre !…

CYRANO

Et j’ai fait tes adieux.Montre !…Tu veux ?…

CHRISTIAN

Et j’ai fait tes adieux.Montre !…Tu veux ?…Mais oui ! ((Il l’ouvre, lit et s’arrête.)) Tiens !…

CYRANO

Tiens !…Quoi ?

CHRISTIAN

Tiens !…Quoi ?Ce petit rond ?…

CYRANO

Tiens !…Quoi ?Ce petit rond ?…Un rond ?…

CHRISTIAN

Tiens !…Quoi ?Ce petit rond ?…Un rond ?…C’est une larme !

CYRANO

Oui… Poète, on se prend à son jeu, c’est le charme !… Tu comprends… ce billet, — c’était très émouvant Je me suis fait pleurer moi-même en l’écrivant.

CHRISTIAN

Pleurer ?…

CYRANO

Pleurer ?…Oui… parce que… mourir n’est pas terrible. Mais… ne plus la revoir jamais… Voilà l’horrible ! Car enfin je ne la… Car enfin je ne la…(Christian le regarde.)

CYRANO

Car enfin je ne la…nous ne la… Car enfin je ne la…nous ne la…(Vivement.) Car enfin je ne la…nous ne la…tu ne la…

CHRISTIAN

Donne-moi ce billet ! ((On entend une rumeur, au loin, dans le camp.))

LA VOIX D’UNE SENTINELLE

Donne-moi ce billet !Ventrebieu, qui va là ? ((Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.))

CARBON

Qu’est-ce ?…

LA SENTINELLE

Qu’est-ce ?…Un carrosse ! Qu’est-ce ?…Un carrosse !(On se précipite pour voir.)

CRIS

Qu’est-ce ?…Un carrosse !Quoi ? Dans le camp ? — Il y entre ! — Il a l’air de venir de chez l’ennemi ! — Diantre ! Tirez ! — Non ! le cocher a crié ! — Crié quoi ? — Il a crié : Service du Roi !

CRIS

((Tout le monde est sur le talus et regarde au-dehors. Les grelots se rapprochent.))

DE GUICHE

— Il a crié : Service du Roi !Hein ? Du Roi !… ((On redescend, on s’aligne.))

CARBON

Chapeau bas, tous !

DE GUICHE

Chapeau bas, tous !Du Roi ! — Rangez-vous, vile tourbe, Pour qu’il puisse décrire avec pompe sa courbe ! ((Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de poussière. Les rideaux sont tirés.

DE GUICHE

Deux laquais derrière. Il s’arrête net.))

CARBON

Battez aux champs ! ((Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.))

DE GUICHE

Battez aux champs !Baissez le marchepied ! ((Deux hommes se précipitent. La portière s’ouvre.))

ROXANE

Battez aux champs !Baissez le marchepied !Bonjour ! ((Le son d’une voix de femme relève d’un seul coup tout ce monde profondément incliné. — Stupeur.))

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