Scène
Acte III, scène 1
Par Edmond Rostand
Devant la maison de Roxane, Ragueneau raconte à la duègne sa ruine et son sauvetage : quitté par sa femme, il est devenu intendant. On attend Roxane pour aller écouter un discours sur le Tendre chez la voisine. Cyrano arrive avec deux pages qu’il a gagnés au jeu et les met en faction, avant que l’annonce d’un visiteur importun n’oblige tout le monde à se ranger.
Scène d’installation du troisième acte : elle plante le décor, la vie de quartier et les précieuses, et rappelle que le secret de Roxane doit être tenu. Le danger est de la traiter comme un simple raccord ; les confidences de Ragueneau et le jeu avec les pages donnent le ton léger dont la suite aura besoin pour contraster.
55 répliques, réparties entre six ou sept intervenants, dont plusieurs voix venues de l’intérieur de la maison. Les échanges sont courts, l’apprentissage est simple, le repérage des entrées et sorties l’est moins. Scène de petit groupe, plutôt destinée à un travail d’atelier qu’à une présentation isolée.
Chapitre : Acte III
… Et puis, elle est partie avec un mousquetaire ! Seul, ruiné, je me pends. J’avais quitté la terre. Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant, Me vient à sa cousine offrir comme intendant.
Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?
Lise aimait les guerriers, et j’aimais les poètes ! Mars mangeait les gâteaux que laissait Apollon — Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long !
Roxane, êtes-vous prête ?… On nous attend !
Roxane, êtes-vous prête ?… On nous attend ! Je passe Une mante !
Une mante ! C’est là qu’on nous attend, en face. Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit. On y lit un discours sur le Tendre, aujourd’hui.
Sur le Tendre ?
Sur le Tendre ? Mais oui !… Sur le Tendre ? Mais oui !…(Criant vers la fenêtre.) Sur le Tendre ? Mais oui !…Roxane, il faut descendre, Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre !
Je viens ! ((On entend un bruit d’instruments à cordes qui se rapproche.))
Je viens !La ! la ! la ! la !
Je viens ! La ! la ! la ! la ! On nous joue un morceau ?
Je vous dis que la croche est triple, triple sot !
Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ?
Je suis musicien, comme tous les disciples De Gassendi !
De Gassendi ! La ! la !
De Gassendi !La ! la ! Je peux continuer !… La ! la ! la ! la !
La ! la ! la ! la ! C’est vous ?
La ! la ! la ! la ! C’est vous ? Moi qui viens saluer Vos lys, et présenter mes respects à vos ro.....ses !
Je descends ! ((Elle quitte le balcon.))
Je descends ! Qu’est-ce donc que ces deux virtuoses ?
C’est un pari que j’ai gagné sur d’Assoucy. Nous discutions un point de grammaire. — Non ! — Si !
— Quand soudain me montrant ces deux escogriffes Habiles à gratter les cordes de leurs griffes, Et dont il fait toujours son escorte, il me dit : « Je te parie un jour de musique ! » Il perdit.
Jusqu’à ce que Phœbus recommence son orbe, J’ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe, De tout ce que je fais harmonieux témoins !… Ce fut d’abord charmant, et ce l’est déjà moins. ((Aux musiciens.)) Hep !
… Allez de ma part jouer une pavane À Montfleury !… ((Les pages remontent pour sortir. — À la duègne.)) À Montfleury !… Je viens demander à Roxane Ainsi que chaque soir… Ainsi que chaque soir… (Aux pages qui sortent.)
Ainsi que chaque soir… Jouez longtemps, — et faux ! ((À la duègne.)) … Si l’ami de son âme est toujours sans défauts ?
Ah ! qu’il est beau, qu’il a d’esprit et que je l’aime !
Christian a tant d’esprit ?…
Christian a tant d’esprit ?… Mon cher, plus que vous-même !
J’y consens.
J’y consens. Il ne peut exister à mon goût Plus fin diseur de ces jolis rien qui sont tout. Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes ; Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes !
Non ?
Non ? C’est trop fort ! Voilà comme les hommes sont : Il n’aura pas d’esprit puisqu’il est beau garçon !
Il sait parler du cœur d’une façon experte ?
Mais il n’en parle pas, Monsieur, il en disserte !
Il écrit ?
Il écrit ? Mieux encor ! Écoutez donc un peu : ((Déclamant.)) « Plus tu me prends de cœur, plus j’en ai !… » ((Triomphante.)) « Plus tu me prends de cœur, plus j’en ai !… » Eh bien !
« Plus tu me prends de cœur, plus j’en ai !… » Eh bien ! Peuh !…
Et ceci : « Pour souffrir, puisqu’il m’en faut un autre, Si vous gardez mon cœur, envoyez-moi le vôtre ! »
Tantôt il en a trop et tantôt pas assez. Qu’est-ce au juste qu’il veut, de cœur ?…
Qu’est-ce au juste qu’il veut, de cœur ?… Vous m’agacez ! C’est la jalousie…
C’est la jalousie… Hein !…
C’est la jalousie… Hein !… … d’auteur qui vous dévore ! — Et ceci, n’est-il pas du dernier tendre encore ?
« Croyez que devers vous mon cœur ne fait qu’un cri, Et que si les baisers s’envoyaient par écrit, Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !… »
Ha ! ha ! ces lignes-là sont… hé ! hé ! ((Se reprenant et avec dédain.)) Ha ! ha ! ces lignes-là sont… hé ! hé ! mais bien mièvres !
Et ceci…
Et ceci… Vous savez donc ses lettres par cœur ?
Toutes !
Toutes ! Il n’y a pas à dire : c’est flatteur !
C’est un maître !
C’est un maître ! Oh !… un maître !…
C’est un maître ! Oh !… un maître !… Un maître !…
C’est un maître ! Oh !… un maître ! Un maître !… Soit !… un maître !…
Monsieur de Guiche ! ((À Cyrano, le poussant vers la maison.)) Monsieur de Guiche ! Entrez !… car il vaut mieux, peut-être, Qu’il ne vous trouve pas ici ; cela pourrait Le mettre sur la piste…
Le mettre sur la piste… Oui, de mon cher secret ! Il m’aime, il est puissant, il ne faut pas qu’il sache ! Il peut dans mes amours donner un coup de hache !
Bien ! bien ! bien ! ((De Guiche paraît.))