Scène
Acte I, scène 2
Par Edmond Rostand
La salle achève de se remplir. Lignière présente Christian, baron de Neuvillette, à Cuigy et à Brissaille ; le premier marquis juge l’habit du nouveau venu démodé. Christian explique qu’il est à Paris depuis vingt jours à peine et qu’il entre le lendemain aux cadets. Lignière repart vers les tavernes, tandis que Le Bret et Ragueneau s’inquiètent de ne pas voir arriver Cyrano.
La scène distribue les fils de l’acte : un jeune provincial qui regarde les loges, un poète ivrogne qui sait tout de la ville, une menace suspendue sur la représentation. L’écueil est de la jouer comme un défilé de noms propres ; il faut que chaque présentation serve à situer quelqu’un, et que l’attente du spectacle continue de courir en fond.
116 répliques et seize locuteurs, mais l’essentiel du volume repose sur Lignière et sur les marquis. La mémorisation bute surtout sur les noms et les titres, qui s’enchaînent vite. Scène de troupe, plus adaptée à un travail de plateau collectif qu’à une préparation d’audition individuelle.
Chapitre : Acte I
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Ah !…Lignière !
Ah !…Lignière ! Pas encore gris !…
Ah !…Lignière ! Pas encor gris !…Je vous présente ? ((Signe d’assentiment de Christian.)) Baron de Neuvillette. ((Saluts.))
Baron de Neuvillette.Ah !
Baron de Neuvillette.Ah ! La tête est charmante.
Peuh !…
Peuh !…Messieurs de Cuigy, de Brissaille…
Peuh !…Messieurs de Cuigy, de Brissaille…Enchanté !…
Il est assez joli, mais n’est pas ajusté Au dernier goût.
Au dernier goût.Monsieur débarque de Touraine.
Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine. J’entre aux gardes demain, dans les Cadets.
J’entre aux gardes demain, dans les Cadets.Voilà La présidente Aubry !
La présidente Aubry ! Oranges, lait…
La présidente Aubry ! Oranges, lait…La… la…
Du monde !
Du monde ! Eh ! oui, beaucoup.
Du monde ! Eh ! oui, beaucoup.Tout le bel air ! (Ils nomment les femmes à mesure qu’elles entrent, très parées, dans les loges. Envois de saluts, réponses de sourires.)
Du monde ! Eh ! oui, beaucoup.Tout le bel air ! Mesdames De Guéméné…
De Guéméné…De Bois-Dauphin…
De Guéméné…De Bois-Dauphin…Que nous aimâmes…
De Chavigny…
De Chavigny…Qui de nos cœurs va se jouant !
Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen.
L’Académie est là ?
L’Académie est là ? Mais… j’en vois plus d’un membre ; Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre ; Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud… Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau !
Attention ! nos précieuses prennent place : Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace, Félixérie…
Félixérie…Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis ! Marquis, tu les sais tous ?
Marquis, tu les sais tous ? Je les sais tous, marquis !
Mon cher, je suis entré pour vous rendre service : La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice !
Non !… Vous qui chansonnez et la ville et la cour, Restez : Vous me direz pour qui je meurs d’amour.
Messieurs les violons !… Messieurs les violons !…(Il lève son archet.)
Messieurs les violons !…Macarons, citronnée… (Les violons commencent à jouer.)
J’ai peur qu’elle ne soit coquette et raffinée, Je n’ose lui parler car je n’ai pas d’esprit. Le langage aujourd’hui qu’on parle et qu’on écrit, Me trouble. Je ne suis qu’un bon soldat timide.
— Elle est toujours à droite, au fond : la loge vide.
Je pars.
Je pars.Oh ! non, restez !
Je pars.Oh ! non, restez ! Je ne peux. D’Assoucy M’attend au cabaret. On meurt de soif, ici.
Orangeade ?
Orangeade ? Fi !
Orangeade ? Fi ! Lait ?
Orangeade ? Fi ! Lait ? Pouah !
Orangeade ? Fi ! Lait ? Pouah ! Rivesalte ?
Orangeade ? Fi ! Lait ? Pouah ! Rivesalte ? Halte ! ((À Christian.)) Je reste encore un peu. — Voyons ce rivesalte ? ((Il s’assied près du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.))
Ah ! Ragueneau !…
Ah ! Ragueneau !…Le grand rôtisseur Ragueneau.
Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ?
Le pâtissier des comédiens et des poètes !
Trop d’honneur…
Trop d’honneur…Taisez-vous, Mécène que vous êtes !
Oui, ces messieurs chez moi se servent…
Oui, ces messieurs chez moi se servent…À crédit. Poète de talent lui-même…
Poète de talent lui-même…Ils me l’ont dit.
Fou de vers !
Fou de vers ! Il est vrai que pour une odelette…
Vous donnez une tarte…
Vous donnez une tarte…Oh ! une tartelette !
Brave homme, il s’en excuse ! Et pour un triolet Ne donnâtes-vous pas ?…
Ne donnâtes-vous pas ?…Des petits pains !
Ne donnâtes-vous pas ?…Des petits pains ! Au lait. — Et le théâtre ! Vous l’aimez ?
– Et le théâtre ! Vous l’aimez ? Je l’idolâtre.
Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre ! Votre place, aujourd’hui, là, voyons, entre nous, Vous a coûté combien ?
Vous a coûté combien ? Quatre flans. Quinze choux. ((Il regarde de tous côtés.)) Monsieur de Cyrano n’est pas là ? Je m’étonne.
Pourquoi ?
Pourquoi ? Montfleury joue !
Pourquoi ? Montfleury joue ! En effet, cette tonne Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon. Qu’importe à Cyrano ?
Qu’importe à Cyrano ? Mais vous ignorez donc ? Il fit à Montfleury, messieurs, qu’il prit en haine, Défense, pour un mois, de reparaître en scène.
Eh bien ?
Eh bien ? Montfleury joue !
Eh bien ? Montfleury joue ! Il n’y peut rien.
Eh bien ? Montfleury joue ! Il n’y peut rien.Oh ! oh ! Moi, je suis venu voir !
Moi, je suis venu voir ! Quel est ce Cyrano ?
C’est un garçon versé dans les colichemardes.
Noble ?
Noble ? Suffisamment. Il est cadet aux gardes. ((Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s’il cherchait quelqu’un.))
Mais son ami Le Bret peut vous dire… Mais son ami Le Bret peut vous dire…(Il appelle.) Mais son ami Le Bret peut vous dire…Le Bret ! ((Le Bret descend vers eux.)) Vous cherchez Bergerac ?
Vous cherchez Bergerac ? Oui, je suis inquiet !…
N’est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ?
Ah ! c’est le plus exquis des êtres sublunaires !
Rimeur !
Rimeur ! Bretteur !
Rimeur ! Bretteur ! Physicien !
Rimeur ! Bretteur ! Physicien ! Musicien !
Et quel aspect hétéroclite que le sien !
Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne Le solennel monsieur Philippe de Champaigne ;
Mais bizarre, excessif, extravagant, falot, Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques : Feutre à panache triple et pourpoint à six basques, Cape que par derrière, avec pompe, l’estoc Lève, comme une queue insolente de coq, Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne Fut et sera toujours l’alme Mère Gigogne, Il promène, en sa fraise à la Pulcinella, Un nez !
… Ah ! messeigneurs, quel nez que ce nez-là !… On ne peut voir passer un pareil nasigère Sans s’écrier : « Oh ! non, vraiment, il exagère !
» Puis on sourit, on dit : « Il va l’enlever… » Mais Monsieur de Bergerac ne l’enlève jamais.
Il le porte, — et pourfend quiconque le remarque !
Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque !
Il ne viendra pas !
Il ne viendra pas ! Si !… Je parie un poulet À la Ragueneau !
À la Ragueneau ! Soit ! ((Rumeurs d’admiration dans la salle. Roxane vient de paraître dans sa loge. Elle s’assied sur le devant, sa duègne prend place au fond.
Christian, occupé à payer la distributrice, ne regarde pas.))
À la Ragueneau ! Soit ! Ah ! messieurs ! mais elle est Épouvantablement ravissante !
Épouvantablement ravissante ! Une pêche Qui sourirait avec une fraise !
Qui sourirait avec une fraise ! Et si fraîche Qu’on pourrait, l’approchant, prendre un rhume de cœur !
C’est elle !
C’est elle ! Ah ! c’est elle ?…
C’est elle ! Ah ! c’est elle ?…Oui. Dites vite. J’ai peur.
Magdeleine Robin, dite Roxane. — Fine. Précieuse.
Précieuse.Hélas !
Précieuse.Hélas ! Libre. Orpheline. Cousine De Cyrano, — dont on parlait… ((À ce moment un seigneur très élégant, le cordon bleu en sautoir, entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.))
De Cyrano, — dont on parlait…Cet homme ?…
De Cyrano, — dont on parlait…Cet homme ?…Hé ! Hé !… — Comte de Guiche. Épris d’elle. Mais marié À la nièce d’Armand de Richelieu.
Désire Faire épouser Roxane à certain triste sire, Un monsieur de Valvert, vicomte… et complaisant. Elle n’y souscrit pas, mais de Guiche est puissant : Il peut persécuter une simple bourgeoise.
D’ailleurs j’ai dévoilé sa manœuvre sournoise Dans une chanson qui… Ho ! il doit m’en vouloir ! — La fin était méchante… Écoutez… ((Il se lève en titubant, le verre haut, prêt à chanter.))
La fin était méchante… Écoutez…Non. Bonsoir.
Vous allez ?
Vous allez ? Chez monsieur de Valvert !
Vous allez ? Chez monsieur de Valvert ! Prenez garde : C’est lui qui vous tuera ! ((Lui désignant du coin de l’œil Roxane.)) C’est lui qui vous tuera ! Restez. On vous regarde.
C’est vrai ! ((Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce moment, le voyant la tête en l’air et bouche bée, se rapproche de lui.))
C’est vrai ! C’est moi qui pars. J’ai soif ! Et l’on m’attend — Dans les tavernes ! ((Il sort en zigzaguant.))
– Dans les tavernes ! Pas de Cyrano.
– Dans les tavernes ! Pas de Cyrano.Pourtant…
Ah ! je veux espérer qu’il n’a pas vu l’affiche !
Commencez ! Commencez !