Scène
Acte IV, scène 8
Par Edmond Rostand
Roxane prend Christian à part et lui explique ce qui l’a fait traverser les lignes ennemies : les lettres. Elle raconte leur nombre, leur beauté croissante, la voix qu’elle croit y entendre depuis le soir du balcon. Puis elle va plus loin : elle l’aimerait même laid, elle n’aime plus que son âme. Christian encaisse, pâlit, et l’envoie sourire aux hommes qui vont mourir.
La déclaration la plus chaleureuse de la pièce est aussi celle qui tue son destinataire. Tout se joue dans l’écart entre la ferveur de Roxane, qui croit offrir le plus beau des compliments, et le silence de celui qui comprend. Le comédien qui l’écoute doit rester lisible sans voler la scène ; celle qui parle ne doit rien soupçonner jusqu’au bout.
45 répliques, dont plusieurs longues tirades pour Roxane et des relances très brèves pour Christian. Le déséquilibre facilite l’apprentissage de l’un et rend l’autre dépendant de repères précis. Duo fréquemment travaillé en cours et en audition, y compris pour la seule partie de Roxane.
Chapitre : Acte IV
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Et maintenant, Christian !…
Et maintenant, Christian !…Et maintenant, dis-moi Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi À travers tous ces rangs de soudards et de reîtres, Tu m’as rejoint ici ?
Tu m’as rejoint ici ?C’est à cause des lettres !
Tu dis ?
Tu dis ?Tant pis pour vous si je cours ces dangers ! Ce sont vos lettres qui m’ont grisée ! Ah ! songez Combien depuis un mois vous m’en avez écrites, Et plus belles toujours !
Et plus belles toujours !Quoi ! pour quelques petites lettres d’amour…
lettres d’amour…Tais-toi !… Tu ne peux pas savoir ! Mon Dieu, je t’adorais, c’est vrai, depuis qu’un soir, D’une voix que je t’ignorais, sous ma fenêtre, Ton âme commença de se faire connaître… Eh bien !
tes lettres, c’est, vois-tu, depuis un mois, Comme si tout le temps, je l’entendais, ta voix De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe ! Tant pis pour toi, j’accours.
La sage Pénélope Ne fût pas demeurée à broder sous son toit, Si le Seigneur Ulysse eût écrit comme toi, Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu’Hélène, Envoyé promener ses pelotons de laine !…
Mais…
Mais…Je lisais, je relisais, je défaillais, J’étais à toi. Chacun de ces petits feuillets Était comme un pétale envolé de ton âme. On sent à chaque mot de ces lettres de flamme L’amour puissant, sincère…
L’amour puissant, sincère…Ah ! sincère et puissant ? Cela se sent, Roxane ?…
Cela se sent, Roxane ?…Oh ! si cela se sent !
Et vous venez ?
Et vous venez ?Je viens (ô mon Christian, mon maître ! Vous me relèveriez si je voulais me mettre À vos genoux, c’est donc mon âme que j’y mets, Et vous ne pourrez plus la relever jamais !)
Je viens te demander pardon (et c’est bien l’heure De demander pardon, puisqu’il se peut qu’on meure !) De t’avoir fait d’abord, dans ma frivolité, L’insulte de t’aimer pour ta seule beauté !
Ah ! Roxane !
Ah ! Roxane !Et plus tard, mon ami, moins frivole, — Oiseau qui saute avant tout à fait qu’il s’envole, — Ta beauté m’arrêtant, ton âme m’entraînant, Je t’aimais pour les deux ensemble !…
Je t’aimais pour les deux ensemble !…Et maintenant ?
Eh bien ! toi-même enfin l’emporte sur toi-même, Et ce n’est plus que pour ton âme que je t’aime !
Ah ! Roxane !
Ah ! Roxane !Sois donc heureux. Car n’être aimé Que pour ce dont on est un instant costumé, Doit mettre un cœur avide et noble à la torture ;
Mais ta chère pensée efface ta figure, Et la beauté par quoi tout d’abord tu me plus, Maintenant j’y vois mieux… et je ne la vois plus !
Oh !…
Oh !…Tu doutes encor d’une telle victoire ?…
Roxane !
Roxane !Je comprends, tu ne peux pas y croire, À cet amour ?…
À cet amour ?…Je ne veux pas de cet amour ! Moi, je veux être aimé plus simplement pour…
Moi, je veux être aimé plus simplement pour…Pour Ce qu’en vous elles ont aimé jusqu’à cette heure ? Laissez-vous donc aimer d’une façon meilleure !
Non ! c’était mieux avant !
Non ! c’était mieux avant !Ah ! tu n’y entends rien ! C’est maintenant que j’aime mieux, que j’aime bien ! C’est ce qui te fait toi, tu m’entends, que j’adore, Et moins brillant…
Et moins brillant…Tais-toi !
Et moins brillant…Tais-toi !Je t’aimerais encore ! Si toute ta beauté tout d’un coup s’envolait…
Oh ! ne dis pas cela !
Oh ! ne dis pas cela !Si ! je le dis !
Oh ! ne dis pas cela !Si ! je le dis !Quoi ? laid ?
Laid ! je le jure !
Laid ! je le jure !Dieu !
Laid ! je le jure !Dieu !Et ta joie est profonde ?
Oui…
Oui…Qu’as-tu ?…
Oui…Qu’as-tu ?…Rien. Deux mots à dire : une seconde…
Mais ?…
Mais ?…À ces pauvres gens mon amour t’enleva Va leur sourire un peu puisqu’ils vont mourir… va !
Cher Christian ! ((Elle remonte vers les Gascons qui s’empressent respectueusement autour d’elle.))