Scène
Acte V, scène 6
Par Edmond Rostand
Le Bret et Ragueneau font irruption : le blessé s’est tué en se levant. Cyrano complète alors sa gazette d’une dernière nouvelle, sa propre mort, et se découvre la tête entourée de linges. Il refuse la fatalité de l’embuscade, tire l’épée contre le Mensonge, les Compromis et la Sottise, reconnaît qu’il sera vaincu, puis nomme la seule chose qu’il emporte sans un pli et sans une tache.
La fin de la pièce, où l’agonie doit rester debout. Le risque est double : l’emphase, qui transforme le combat contre les allégories en déclamation, et l’attendrissement, qui écrase la dernière réplique. Le texte alterne des passages très écrits et des retours au concret ; c’est cette alternance qui rend la mort supportable et le dernier mot possible.
62 répliques, dominées par de longues prises de parole de Cyrano, entrecoupées de brèves interventions des trois autres. L’apprentissage se fait par mouvements, chacun ayant sa couleur propre. Morceau d’audition classique, souvent travaillé seul, à condition d’accepter d’en soutenir la durée sans effets.
Chapitre : Acte V
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Se briser aujourd’hui ?Pourquoi ?…Quelle imprudence ! Ah ! j’en étais bien sûr ! il est là !
Ah ! j’en étais bien sûr ! il est là !Tiens, parbleu !
Il s’est tué, Madame, en se levant !
Il s’est tué, Madame, en se levant !Grand Dieu ! Mais tout à l’heure alors… cette faiblesse ?… cette ?…
C’est vrai ! je n’avais pas terminé ma gazette : … Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné, Monsieur de Bergerac est mort assassiné. ((Il se découvre ; on voit sa tête entourée de linges.))
Que dit-il ? — Cyrano ! — Sa tête enveloppée !… Ah ! que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?
Ah ! que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?« D’un coup d’épée, Frappé par un héros, tomber la pointe au cœur ! »… — Oui, je disais cela !… Le destin est railleur !
… Et voilà que je suis tué dans une embûche, Par derrière, par un laquais, d’un coup de bûche ! C’est très bien. J’aurai tout manqué, même ma mort.
Ah ! Monsieur !…
Ah ! Monsieur !…Ragueneau, ne pleure pas si fort !… ((Il lui tend la main.)) Qu’est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ?
Je suis moucheur de… de… chandelles, chez Molière.
Molière !
Molière !Mais je veux le quitter, dès demain ; Oui, je suis indigné !… Hier, on jouait Scapin, Et j’ai vu qu’il vous a pris une scène !
Et j’ai vu qu’il vous a pris une scène !Entière !
Oui, Monsieur, le fameux : « Que diable allait-il faire ?… »
Molière te l’a pris !
Molière te l’a pris !Chut ! chut ! Il a bien fait !… ((À Ragueneau.)) La scène, n’est-ce pas, produit beaucoup d’effet ?
Ah ! Monsieur, on riait ! on riait !
Ah ! Monsieur, on riait ! on riait !Oui, ma vie Ce fut d’être celui qui souffle — et qu’on oublie ! ((À Roxane.)) Vous souvient-il du soir où Christian vous parla Sous le balcon ? Eh bien !
toute ma vie est là : Pendant que je restais en bas, dans l’ombre noire, D’autres montaient cueillir le baiser de la gloire !
C’est justice, et j’approuve au seuil de mon tombeau : Molière a du génie et Christian était beau !
((À ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit tout au fond, dans l’allée, les religieuses se rendant à l’office.)) Qu’elles aillent prier puisque leur cloche sonne !
Ma sœur ! ma sœur !
Ma sœur ! ma sœur !Non ! non ! n’allez chercher personne : Quand vous reviendriez, je ne serais plus là. ((Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l’orgue.)) Il me manquait un peu d’harmonie… en voilà.
Je vous aime, vivez !
Je vous aime, vivez !Non ! car c’est dans le conte Que lorsqu’on dit : Je t’aime ! au prince plein de honte, Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil… Mais tu t’apercevrais que je reste pareil.
J’ai fait votre malheur ! moi ! moi !
J’ai fait votre malheur ! moi ! moi !Vous ?… au contraire ! J’ignorais la douceur féminine. Ma mère Ne m’a pas trouvé beau. Je n’ai pas eu de sœur. Plus tard, j’ai redouté l’amante à l’œil moqueur.
Je vous dois d’avoir eu, tout au moins, une amie. Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.
Ton autre amie est là, qui vient te voir !
Ton autre amie est là, qui vient te voir !Je vois.
Je n’aimais qu’un seul être et je le perds deux fois !
Le Bret, je vais monter dans la lune opaline, Sans qu’il faille inventer, aujourd’hui, de machine…
Que dites-vous ?
Que dites-vous ?Mais oui, c’est là, je vous le dis, Que l’on va m’envoyer faire mon paradis. Plus d’une âme que j’aime y doit être exilée, Et je retrouverai Socrate et Galilée !
Non ! non ! C’est trop stupide à la fin, et c’est trop Injuste ! Un tel poète ! Un cœur si grand, si haut ! Mourir ainsi !… Mourir !…
Mourir ainsi !… Mourir !…Voilà Le Bret qui grogne !
Mon cher ami…
Mon cher ami…Ce sont les cadets de Gascogne… — La masse élémentaire… Eh oui ?… voilà le hic…
Sa science… dans son délire !
Sa science… dans son délire !Copernic A dit…
A dit…Oh !
A dit…Oh !Mais aussi que diable allait-il faire, Mais que diable allait-il faire en cette galère ?
… Philosophe, physicien, Rimeur, bretteur, musicien, Et voyageur aérien, Grand riposteur du tac au tac, Amant aussi — pas pour son bien ! — Ci-gît Hercule-Savinien De Cyrano de Bergerac Qui fut tout, et qui ne fut rien.
… Mais je m’en vais, pardon, je ne peux faire attendre : Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre !
((Il est retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité, il la regarde, et caressant ses voiles :)) Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant, Ce bon, ce beau Christian ;
mais je veux seulement Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres, Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres, Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.
Je vous jure !…
Je vous jure !…Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil ! ((On veut s’élancer vers lui.)) — Ne me soutenez pas ! — Personne ! ((Il va s’adosser à l’arbre.)) Ne me soutenez pas ! — Personne ! Rien que l’arbre ! ((Silence.))
Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre, — Ganté de plomb ! ((Il se raidit.)) Ganté de plomb ! Oh ! mais !… puisqu’elle est en chemin, Je l’attendrai debout, ((Il tire l’épée.))
Je l’attendrai debout, et l’épée à la main !
Cyrano !
Cyrano ! Cyrano ! ((Tous reculent épouvantés.))
Cyrano ! Cyrano ! Je crois qu’elle regarde… Qu’elle ose regarder mon nez, cette Camarde ! ((Il lève son épée.)) Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais ! Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès ! Non !
non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! — Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là ! — Vous êtes mille ? Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis ! Le Mensonge ? ((Il frappe de son épée le vide.))
Le Mensonge ? Tiens, tiens ! — Ha ! ha ! les Compromis, Les Préjugés, les Lâchetés !… Les Préjugés, les Lâchetés !…(Il frappe.) Les Préjugés, les Lâchetés !…Que je pactise ? Jamais, jamais ! — Ah !
te voilà, toi, la Sottise ! — Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ; N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats ! ((Il fait des moulinets immenses et s’arrête haletant.))
Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose ! Arrachez !
Il y a malgré vous quelque chose Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu, Mon salut balaiera largement le seuil bleu, Quelque chose que sans un pli, sans une tache, J’emporte malgré vous, ((Il s’élance l’épée haute.))
J’emporte malgré vous, et c’est… (L’épée s’échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau.)
J’emporte malgré vous, et c’est…C’est ?…
J’emporte malgré vous, et c’est… C’est ?…Mon panache.