Scène
Acte I, scène 3
Par Edmond Rostand
L’entrée de De Guiche, entouré de marquis empressés, achève de remplir la salle avant le lever du rideau. On commente la couleur de ses rubans, on le suit sur la scène. Christian, resté au parterre, surprend la main d’un tire-laine dans sa poche ; l’homme achète sa liberté en lui révélant un complot. La représentation commence enfin, Montfleury paraît, et une voix l’interrompt : Cyrano.
La scène est un compte à rebours. Deux mouvements s’y croisent, la montée du spectacle et la montée de la colère dans la salle, jusqu’à l’irruption qui fait tout basculer. Le danger est de traiter les interjections du parterre comme du remplissage : ce sont elles qui construisent l’attente et rendent l’entrée finale efficace.
64 répliques pour vingt-neuf locuteurs, dont beaucoup de cris et de courtes exclamations. Chaque rôle tient en peu de lignes, mais l’enchaînement doit être millimétré. Scène de troupe, faite pour un exercice de chœur et de placement, pas pour un travail à deux ou à trois.
Chapitre : Acte I
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Commencez ! Commencez ! Quelle cour, ce de Guiche !
Fi !… Encore un Gascon !
Fi !… Encore un Gascon ! Le Gascon souple et froid, Celui qui réussit !… Saluons-le, crois-moi. ((Ils vont vers de Guiche.))
Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de Guiche ? Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche ?
C’est couleur Espagnol malade.
C’est couleur Espagnol malade.La couleur Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur, L’Espagnol ira mal, dans les Flandres !
L’Espagnol ira mal, dans les Flandres ! Je monte Sur scène. Venez-vous ? ((Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes, vers le théâtre. Il se retourne et appelle.)) Sur scène. Venez-vous ? Viens, Valvert !
Sur scène. Venez-vous ? Viens, Valvert ! Le vicomte ! Ah ! je vais lui jeter à la face mon… ((Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d’un tire-laine en train de le dévaliser. Il se retourne.)) Ah !
je vais lui jeter à la face mon…Hein ?
Ay !…
Ay !…Je cherchais un gant !
Ay !…Je cherchais un gant ! Vous trouvez une main. ((Changeant de ton, bas et vite.)) Lâchez-moi. Je vous livre un secret.
Lâchez-moi. Je vous livre un secret.Quel ?
Lâchez-moi. Je vous livre un secret.Quel ? Lignière… Qui vous quitte…
Qui vous quitte…Eh bien ?
Qui vous quitte…Eh bien ? … touche à son heure dernière. Une chanson qu’il fit blessa quelqu’un de grand, Et cent hommes — j’en suis — ce soir sont postés !…
Et cent hommes — j’en suis — ce soir sont postés !…Cent ! Par qui ?
Par qui ? Discrétion…
Par qui ? Discrétion…Oh !
Par qui ? Discrétion…Oh ! Professionnelle !
Où sont-ils postés ?
Où sont-ils postés ? À la porte de Nesle. Sur son chemin. Prévenez-le !
Sur son chemin. Prévenez-le ! Mais où le voir ?
Allez courir tous les cabarets : le Pressoir D’or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque, Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs, — et dans chaque, Laissez un petit mot d’écrit l’avertissant.
Oui, je cours ! Ah ! les gueux ! Contre un seul homme, cent ! ((Regardant Roxane avec amour.)) La quitter… elle ! ((Avec fureur, Valvert.)) La quitter… elle ! Et lui !… — Mais il faut que je sauve Lignière !
… ((Il sort en courant. — De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les gentilshommes ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur les banquettes de la scène. Le parterre est complètement rempli.
Plus une place vide aux galeries et aux loges.))
Lignière !…Commencez.
Lignière !…Commencez.Ma perruque !
Lignière !…Commencez.Ma perruque ! Il est chauve !… Bravo, les pages !… Ha ! ha ! ha !…
Bravo, les pages !… Ha ! ha ! ha !…Petit gredin !
HA ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ((Silence complet.))
HA ! HA ! ha ! ha ! ha ! ha ! Ce silence soudain ?… ((Un spectateur lui parle bas.)) Ah ?…
Ah ?…La chose me vient d’être certifiée.
Chut ! — Il paraît ?… — Non !… — Si ! — Dans la loge grillée. — Le Cardinal ! — Le Cardinal ? — Le Cardinal !
Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !… ((On frappe sur la scène. Tout le monde s’immobilise. Attente.))
Mouchez cette chandelle !
Mouchez cette chandelle ! Une chaise ! ((Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes. Le marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers aux loges.))
Mouchez cette chandelle ! Une chaise ! Silence ! ((On refrappe les trois coups. Le rideau s’ouvre. Tableau. Les marquis assis sur les côtés, dans des poses insolentes.
Toile de fond représentant un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de cristal éclairent la scène. Les violons jouent doucement.))
Montfleury entre en scène ?
Montfleury entre en scène ? Oui, c’est lui qui commence.
Cyrano n’est pas là.
Cyrano n’est pas là.J’ai perdu mon pari.
Tant mieux ! tant mieux !
((On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme, dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses penché sur l’oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.))
Tant mieux ! tant mieux ! Bravo, Montfleury ! Montfleury !
« Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire, Se prescrit à soi-même un exil volontaire, Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois… »
Coquin, ne t’ai-je pas interdit pour un mois ? ((Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.))
Hein ? — Quoi ? — Qu’est-ce ?… ((On se lève dans les loges, pour voir.))
Hein ? — Quoi ? — Qu’est-ce ?…C’est lui !
Hein ? — Quoi ? — Qu’est-ce ?…C’est lui ! Cyrano !
Hein ? — Quoi ? — Qu’est-ce ?…C’est lui ! Cyrano ! Roi des pitres, Hors de scène à l’instant !
Hors de scène à l’instant ! Oh !
Hors de scène à l’instant ! Oh ! Mais…
Hors de scène à l’instant ! Oh ! Mais…Tu récalcitres ?
Chut ! — Assez ! — Montfleury, jouez ! — Ne craignez rien !…
« Heureux qui loin des cours dans un lieu sol… »
« Heureux qui loin des cours dans un lieu sol… » Eh bien ? Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles, Une plantation de bois sur vos épaules ? ((Une canne au bout d’un bras jaillit au-dessus des têtes.))
« Heureux qui… » ((La canne s’agite.))
« Heureux qui… » Sortez !
« Heureux qui… » Sortez ! Oh !
« Heureux qui… » Sortez ! Oh ! « Heureux qui loin des cours… »
Ah ! je vais me fâcher !… ((Sensation à sa vue.))