Scène

Acte II, scène 6

Par Edmond Rostand

Le rendez-vous tant attendu a lieu. Roxane remercie son cousin d’avoir écarté un prétendant imposé par De Guiche, évoque leurs étés d’enfance à Bergerac, puis vient à son aveu : elle aime un jeune homme entré aux cadets. Cyrano croit un instant qu’il s’agit de lui, comprend, encaisse, et accepte de protéger celui qu’elle aime avant qu’elle ne reparte, ravie.

La scène est un long glissement d’espoir vers renoncement, et tout se joue dans ce que le personnage n’a pas le droit de montrer. Le comédien doit tenir la tendresse et le sourire pendant que le terrain se dérobe, sans souligner. Si la déception arrive trop tôt, la confidence de Roxane devient cruelle au lieu d’être innocente.

83 répliques en alexandrins, souvent partagées, avec de longs passages où Roxane porte le récit. La difficulté de mémorisation vient des relances brèves qui s’intercalent dans ses tirades. Duo majeur du répertoire, très utilisé en cours et en audition, et facile à découper en cartes par étapes de l’aveu.

Chapitre : Acte II

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CYRANO

Que l’instant entre tous les instants soit béni, Où, cessant d’oublier qu’humblement je respire Vous venez jusqu’ici pour me dire… me dire ?…

ROXANE

Mais tout d’abord merci, car ce drôle, ce fat Qu’au brave jeu d’épée, hier, vous avez fait mat, C’est lui qu’un grand seigneur… épris de moi…

CYRANO

C’est lui qu’un grand seigneur… épris de moi…De Guiche ?

ROXANE

Cherchait à m’imposer… comme mari…

CYRANO

Cherchait à m’imposer… comme mari…Postiche ? ((Saluant.)) Je me suis donc battu, madame, et c’est tant mieux, Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.

ROXANE

Puis… je voulais… Mais pour l’aveu que je viens faire, Il faut que je revoie en vous le… presque frère, Avec qui je jouais, dans le parc — près du lac !…

CYRANO

Oui… Vous veniez tous les étés à Bergerac !…

ROXANE

Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées…

CYRANO

Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées !

ROXANE

C’était le temps des jeux…

CYRANO

C’était le temps des jeux…Des mûrons aigrelets…

ROXANE

Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !…

CYRANO

Roxane, en jupons courts, s’appelait Madeleine…

ROXANE

J’étais jolie, alors ?

CYRANO

J’étais jolie, alors ?Vous n’étiez pas vilaine.

ROXANE

Parfois, la main en sang de quelque grimpement, Vous accouriez ! — Alors, jouant à la maman, Je disais d’une voix qui tâchait d’être dure : ((Elle lui prend la main.)) « Qu’est-ce que c’est encor que cette égratignure ?

ROXANE

» ((Elle s’arrête stupéfaite.)) Oh ! C’est trop fort ! Et celle-ci ! ((Cyrano veut retirer sa main.)) Oh ! C’est trop fort ! Et celle-ci !Non ! montrez-la ! Hein ? à votre âge, encor ! — Où t’es-tu fait cela ?

CYRANO

En jouant, du côté de la porte de Nesle.

ROXANE

Donnez !

CYRANO

Donnez !Si gentiment ! Si gaiement maternelle !

ROXANE

Et, dites-moi, — pendant que j’ôte un peu le sang, — Ils étaient contre vous ?

CYRANO

Ils étaient contre vous ?Oh ! pas tout à fait cent.

ROXANE

Racontez !

CYRANO

Racontez !Non. Laissez. Mais vous, dites la chose Que vous n’osiez tantôt me dire…

ROXANE

Que vous n’osiez tantôt me dire…À présent j’ose, Car le passé m’encouragea de son parfum ! Oui, j’ose maintenant. Voilà. J’aime quelqu’un.

CYRANO

Ah !…

ROXANE

Ah !…Qui ne le sait pas d’ailleurs.

CYRANO

Ah !…Qui ne le sait pas d’ailleurs.Ah !…

ROXANE

Ah !…Qui ne le sait pas d’ailleurs.Ah !…Pas encore.

CYRANO

Ah !…

ROXANE

Ah !…Mais qui va bientôt le savoir, s’il l’ignore.

CYRANO

Ah !…

ROXANE

Ah !…Un pauvre garçon qui jusqu’ici m’aima Timidement, de loin, sans oser le dire…

CYRANO

Timidement, de loin, sans oser le dire…Ah !…

ROXANE

Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre. — Mais moi j’ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.

CYRANO

Ah !…

ROXANE

Ah !…Et figurez-vous, tenez, que, justement Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !

CYRANO

Ah !…

ROXANE

Ah !…Puisqu’il est cadet dans votre compagnie !

CYRANO

Ah !…

ROXANE

Ah !…Il a sur son front de l’esprit, du génie, Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau…

CYRANO

Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau…Beau !

ROXANE

Quoi ? Qu’avez-vous ?

CYRANO

Quoi ? Qu’avez-vous ?Moi, rien… c’est… c’est… ((Il montre sa main, avec un sourire.)) Quoi ? Qu’avez-vous ?Moi, rien… c’est… c’est…C’est ce bobo.

ROXANE

Enfin, je l’aime. Il faut d’ailleurs que je vous die Que je ne l’ai jamais vu qu’à la Comédie…

CYRANO

Vous ne vous êtes donc pas parlé ?

ROXANE

Vous ne vous êtes donc pas parlé ?Nos yeux seuls.

CYRANO

Mais comment savez-vous, alors ?

ROXANE

Mais comment savez-vous, alors ?Sous les tilleuls De la place Royale, on cause… Des bavardes M’ont renseignée…

CYRANO

M’ont renseignée…Il est cadet ?

ROXANE

M’ont renseignée…Il est cadet ?Cadet aux gardes.

CYRANO

Son nom ?

ROXANE

Son nom ?Baron Christian de Neuvillette.

CYRANO

Son nom ?Baron Christian de Neuvillette.Hein ?… Il n’est pas aux cadets.

ROXANE

Il n’est pas aux cadets.Si, depuis ce matin Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.

CYRANO

Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.Vite, Vite, on lance son cœur !… Mais ma pauvre petite…

LA DUÈGNE

J’ai fini les gâteaux, monsieur de Bergerac !

CYRANO

Eh bien ! lisez les vers imprimés sur le sac ! ((La duègne disparaît.)) … Ma pauvre enfant, vous qui n’aimez que beau langage, Bel esprit, — si c’était un profane, un sauvage.

ROXANE

Non, il a les cheveux d’un héros de d’Urfé !

CYRANO

S’il était aussi maldisant que bien coiffé !

ROXANE

Non, tous les mots qu’il dit sont fins, je le devine !

CYRANO

Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine. — Mais si c’était un sot !…

ROXANE

— Mais si c’était un sot !…Eh bien ! j’en mourrais, là !

CYRANO

Vous m’avez fait venir pour me dire cela ? Je n’en sens pas très bien l’utilité, madame.

ROXANE

Ah, c’est que quelqu’un hier m’a mis la mort dans l’âme, Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons Dans votre compagnie…

CYRANO

Dans votre compagnie…Et que nous provoquons Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre Parmi les purs Gascons que nous sommes, sans l’être ? C’est ce qu’on vous a dit ?

ROXANE

C’est ce qu’on vous a dit ?Et vous pensez si j’ai Tremblé pour lui !

CYRANO

Tremblé pour lui !Non sans raison !

ROXANE

Tremblé pour lui !Non sans raison !Mais j’ai songé Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes, Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes, — J’ai songé : s’il voulait, lui, que tous ils craindront…

CYRANO

C’est bien, je défendrai votre petit baron.

ROXANE

Oh, n’est-ce pas que vous allez me le défendre ? J’ai toujours eu pour vous une amitié si tendre.

CYRANO

Oui, oui.

ROXANE

Oui, oui.Vous serez son ami ?

CYRANO

Oui, oui.Vous serez son ami ?Je le serai.

ROXANE

Et jamais il n’aura de duel ?

CYRANO

Et jamais il n’aura de duel ?C’est juré.

ROXANE

Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m’en aille. ((Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et distraitement.)) Mais vous ne m’avez pas raconté la bataille De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !

ROXANE

… — Dites-lui qu’il m’écrive. ((Elle lui envoie un petit baiser de la main.)) Dites-lui qu’il m’écrive.Oh ! je vous aime !

CYRANO

Dites-lui qu’il m’écrive.Oh ! je vous aime ! Oui, oui.

ROXANE

Cent hommes contre vous ? Allons, adieu. — Nous sommes De grands amis !

CYRANO

De grands amis ! Oui, oui.

ROXANE

De grands amis ! Oui, oui.Qu’il m’écrive ! — Cent hommes ! — Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis. Cent hommes ! Quel courage !

CYRANO

Cent hommes ! Quel courage ! Oh ! j’ai fait mieux depuis. ((Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un silence. La porte de droite s’ouvre. Ragueneau passe la tête.))

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