Scène

Acte I, scène 7

Par Edmond Rostand

Le rendez-vous obtenu, Cyrano passe de l’abattement à l’exaltation et réclame des géants à combattre. Cuigy et Brissaille arrivent en soutenant Lignière ivre : cent hommes l’attendent porte de Nesle à cause d’une chanson. Cyrano décide d’y aller seul, interdit qu’on l’assiste, entraîne les comédiens et les violons, et sort en tête d’une retraite aux flambeaux.

L’acte se referme sur un panache organisé. La scène doit monter sans à-coups, du soulagement personnel à l’élan collectif, et l’acteur qui tient Cyrano porte presque tout : c’est lui qui fabrique le cortège en le nommant. Si la fin est jouée comme une simple bravade, la beauté du décor nocturne décrit dans les derniers vers ne prend pas.

49 répliques, dont une large part pour Cyrano, avec plusieurs développements suivis et de nombreuses indications de mouvement. La difficulté vient moins du volume que des enchaînements avec les répliques courtes des autres. Scène de troupe, utile pour un travail de chœur autour d’un rôle central.

Chapitre : Acte I

CYRANO

Moi !… D’elle !… Un rendez-vous !…

LE BRET

Moi !… D’elle !… Un rendez-vous !…Eh bien ! tu n’es plus triste ?

CYRANO

Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j’existe !

LE BRET

Maintenant, tu vas être calme ?

CYRANO

Maintenant, tu vas être calme ? Maintenant… Mais je vais être frénétique et fulminant ! Il me faut une armée entière à déconfire ! J’ai dix cœurs ; j’ai vingt bras ;

CYRANO

il ne peut me suffire De pourfendre des nains… De pourfendre des nains…(Il crie à tue-tête.) De pourfendre des nains…Il me faut des géants !

CYRANO

((Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de comédiens et de comédiennes s’agitent, chuchotent : on commence à répéter. Les violons ont repris leur place.))

UNE VOIX

Hé ! pst ! là-bas ! Silence ! on répète céans !

CYRANO

Nous partons ! ((Il remonte ; par la grande porte du fond ; entrent Cuigy, Brissaille, plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.))

CUIGY

Nous partons ! Cyrano !

CYRANO

Nous partons ! Cyrano ! Qu’est-ce ?

CUIGY

Nous partons ! Cyrano ! Qu’est-ce ? Une énorme grive Qu’on t’apporte !

CYRANO

Qu’on t’apporte ! Lignière !… hé, qu’est-ce qui t’arrive ?

CUIGY

Il te cherche !

BRISSAILLE

Il te cherche ! Il ne peut rentrer chez lui !

CYRANO

Il te cherche ! Il ne peut rentrer chez lui ! Pourquoi ?

LIGNIÈRE

Ce billet m’avertit… cent hommes contre moi… À cause de… chanson… grand danger me menace… Porte de Nesle… Il faut, pour rentrer, que j’y passe… Permets-moi donc d’aller coucher sous… sous ton toit !

CYRANO

Cent hommes, m’as-tu dis ? Tu coucheras chez toi !

LIGNIERE

Mais…

CYRANO

Mais…Prends cette lanterne !… ((Lignière saisit précipitamment la lanterne.)) Mais…Prends cette lanterne !…Et marche ! — Je te jure Que c’est moi qui ferai ce soir ta couverture !… ((Aux officiers.))

CYRANO

Vous, suivez à distance, et vous serez témoins !

CUIGY

Mais cent hommes !…

CYRANO

Mais cent hommes !…Ce soir, il ne m’en faut pas moins ! ((Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont rapprochés dans leurs divers costumes.))

LE BRET

Mais pourquoi protéger…

CYRANO

Mais pourquoi protéger…Voilà Le Bret qui grogne !

LE BRET

Cet ivrogne banal ?…

CYRANO

Cet ivrogne banal ?…Parce que cet ivrogne, Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli, Fit quelque chose un jour de tout à fait joli ;

CYRANO

Au sortir d’une messe ayant, selon le rite, Vu celle qu’il aimait prendre de l’eau bénite, Lui que l’eau fait sauver, courut au bénitier, Se pencha sur sa conque et le but tout entier !…

UNE COMÉDIENNE

Tiens, c’est gentil, cela !

CYRANO

Tiens, c’est gentil, cela ! N’est-ce pas, la soubrette ?

LA COMÉDIENNE

Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ?

CYRANO

Marchons. Marchons.(Aux officiers.) Marchons.Et vous, messieurs, en me voyant charger, Ne me secondez pas, quel que soit le danger !

UNE AUTRE COMÉDIENNE

Oh ! mais moi je vais voir !

CYRANO

Oh ! mais moi je vais voir ! Venez !…

UNE AUTRE

Oh ! mais moi je vais voir ! Venez !…Viens-tu Cassandre ?…

CYRANO

Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre, Tous !

CYRANO

Car vous allez joindre, essaim charmant et fol, La farce italienne à ce drame espagnol, Et sur son ronflement tintant un bruit fantasque, L’entourer de grelots comme un tambour de basque !…

TOUTES LES FEMMES

Bravo ! — Vite, une mante ! — Un capuchon !

JODELET

Bravo ! — Vite, une mante ! — Un capuchon !Allons !

CYRANO

Vous nous jouerez un air, messieurs les violons ! ((Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s’empare des chandelles allumées de la rampe et on se les distribue. Cela devient une retraite aux flambeaux.))

CYRANO

Bravo ! des officiers, des femmes en costume, Et vingt pas en avant… Et vingt pas en avant…(Il se place comme il dit.)

CYRANO

Et vingt pas en avant…Moi, tout seul, sous la plume Que la gloire elle-même à ce feutre piqua, Fier comme un Scipion triplement Nasica !… — C’est compris ? Défendu de me prêter main-forte ! — On y est ?

CYRANO

… Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte ! ((Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque lunaire paraît.)) Ah !… Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux ;

CYRANO

Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus ; Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène ;

CYRANO

Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine, Comme un mystérieux et magique miroir, Tremble… Et vous allez voir ce que vous allez voir !

TOUS

À la porte de Nesle !

CYRANO

À la porte de Nesle !À la porte de Nesle ! ((Se retournant avant de sortir, à la soubrette.)) Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle, Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ?

CYRANO

((Il tire l’épée et, tranquillement.)) C’est parce qu’on savait qu’il est de mes amis ! ((Il sort.

CYRANO

Le cortège, — Lignière zigzaguant en tête, — puis les comédiennes aux bras des officiers, — puis les comédiens gambadant, — se met en marche dans la nuit au son des violons, et à la lueur falote des chandelles.)) ‌

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