Scène
Acte V, scène 1
Par Edmond Rostand
Quinze ans après, dans le parc d’un couvent en automne, des religieuses se dénoncent mutuellement de menus péchés : une cornette regardée deux fois dans la glace, un pruneau pris sur la tarte. Mère Marguerite arbitre, indulgente, et menace d’en parler à leur visiteur du samedi, dont on rappelle qu’il vient depuis des années. L’annonce d’une visite rare interrompt le bavardage et les sœurs s’éloignent.
La pièce change entièrement de température : ni ville, ni camp, mais un lieu où le temps ne passe plus. La scène doit rester légère et concrète, presque enfantine, pour que le contraste avec la suite fasse effet. Jouée sur un ton dévot, elle devient une carte postale ; c’est la gourmandise des religieuses qui la rend vivante.
36 répliques courtes, réparties sur trois voix nommées et deux groupes. Le texte est simple, régulier, et se retient très vite ; l’attention porte plutôt sur les tuilages entre sœurs. Ouverture d’acte utile en atelier, notamment pour un groupe de comédiennes cherchant une scène brève à plusieurs.
Chapitre : Acte V
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Sœur Claire a regardé deux fois comment allait Sa cornette, devant la glace.
Sa cornette, devant la glace.C’est très laid.
Mais sœur Marthe a repris un pruneau de la tarte, Ce matin : je l’ai vu.
Ce matin : je l’ai vu.C’est très vilain, sœur Marthe.
Un tout petit regard !
Un tout petit regard !Un tout petit pruneau !
Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano.
Non ! il va se moquer !
Non ! il va se moquer !Il dira que les nonnes Sont très coquettes !
Sont très coquettes !Très gourmandes !
Sont très coquettes !Très gourmandes !Et très bonnes.
N’est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus, Qu’il vient, le samedi, depuis dix ans ?
Qu’il vient, le samedi, depuis dix ans ?Et plus !
Depuis que sa cousine à nos béguins de toile Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile, Qui chez nous vint s’abattre, il y a quatorze ans, Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !
Lui seul, depuis qu’elle a pris chambre dans ce cloître, Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître.
Il est si drôle ! — C’est amusant quand il vient ! — Il nous taquine ! — Il est gentil ! — Nous l’aimons bien ! — Nous fabriquons pour lui des pâtes d’angélique !
Mais enfin, ce n’est pas un très bon catholique !
Nous le convertirons.
Nous le convertirons.Oui ! Oui !
Nous le convertirons.Oui ! Oui !Je vous défend De l’entreprendre encor sur ce point, mes enfants. Ne le tourmentez pas : il viendrait moins peut-être !
Mais… Dieu !…
Mais… Dieu !…Rassurez-vous : Dieu doit bien le connaître.
Mais chaque samedi, quand il vient d’un air fier, Il me dit en entrant : « Ma sœur j’ai fait gras, hier ! »
Ah ! il vous dit cela ?… Eh bien ! la fois dernière Il n’avait pas mangé depuis deux jours.
Il n’avait pas mangé depuis deux jours.Ma Mère !
Il est pauvre.
Il est pauvre.Qui vous l’a dit ?
Il est pauvre.Qui vous l’a dit ?Monsieur Le Bret.
On ne le secourt pas ?
On ne le secourt pas ?Non, il se fâcherait. ((Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir, avec la coiffe des veuves et de longs voiles ; de Guiche, magnifique et vieillissant, marche auprès d’elle.
Ils vont à pas lents. Mère Marguerite se lève.)) — Allons il faut rentrer… Madame Madeleine, Avec un visiteur, dans le parc se promène.
C’est le duc-maréchal de Grammont ?
C’est le duc-maréchal de Grammont ?Oui, je crois.
Il n’était plus venu la voir depuis des mois !
Il est très pris ! — La cour ! — Les camps !
Il est très pris ! — La cour ! — Les camps !Les soins du monde ! ((Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et s’arrêtent près du métier. Un temps.))