Scène

Acte II, scène 1

Par Edmond Rostand

Changement de lieu : la rôtisserie de Ragueneau, à l’aube. Les pâtissiers annoncent leurs préparations, le maître corrige une sauce « de trois pieds » et reproche à un apprenti d’avoir mal placé la césure dans ses miches. Un autre lui offre une lyre en pâte de brioche. Lise entre et pose sur le comptoir des sacs en papier taillés dans les recueils de vers laissés par les poètes.

La scène expose un personnage entier : un artisan qui parle cuisine en termes de prosodie et poésie en termes de fourneau. L’enjeu est de tenir cette confusion sans clin d’œil appuyé. La brouille avec Lise donne le seul conflit, léger mais réel : d’un côté les cigales, de l’autre la fourmi qui paie les factures.

32 répliques, dont une majorité pour Ragueneau, avec plusieurs développements filés sur la métaphore culinaire. Les images sont serrées et se ressemblent, ce qui rend l’ordre des répliques moins évident à fixer. Bon matériau de composition pour un atelier, avec un petit groupe autour du rôle principal.

Chapitre : Acte II

PREMIER PÂTISSIER

Fruits en nougat !

DEUXIÈME PÂTISSIER

Fruits en nougat !Flan !

TROISIÈME PÂTISSIER

Fruits en nougat !Flan !Paon !

QUATRIÈME PÂTISSIER

Fruits en nougat !Flan !Paon !Roinsoles !

CINQUIÈME PÂTISSIER

Fruits en nougat !Flan !Paon !Roinsoles !Bœuf en daube !

RAGUENEAU

Sur les cuivres, déjà, glisse l’argent de l’aube ! Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau ! L’heure du luth viendra, — c’est l’heure du fourneau ! ((Il se lève. — À un cuisinier.))

RAGUENEAU

Vous, veuillez m’allonger cette sauce, elle est courte !

LE CUISINIER

De combien ?

RAGUENEAU

De combien ?De trois pieds. ((Il passe.))

LE CUISINIER

De combien ? De trois pieds.Hein !

PREMIER PÂTISSIER

De combien ? De trois pieds. Hein !La tarte !

DEUXIÈME PÂTISSIER

De combien ? De trois pieds. Hein ! La tarte !La tourte !

RAGUENEAU

Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants N’aillent pas se rougir au feu de ces sarments ! ((À un pâtissier, lui montrant des pains.))

RAGUENEAU

Vous avez mal placé la fente de ces miches : Au milieu la césure, — entre les hémistiches ! ((À un autre, lui montrant un pâté inachevé.))

RAGUENEAU

À ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit… ((À un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles.))

RAGUENEAU

Et toi, sur cette broche interminable, toi, Le modeste poulet et la dinde superbe, Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe Alternait les grands vers avec les plus petits, Et fais tourner au feu des strophes de rôtis !

UN AUTRE APPRENTI

Maître, en pensant à vous, dans le four, j’ai fait cuire Ceci, qui vous plaira, je l’espère. ((Il découvre un plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.))

RAGUENEAU

Ceci, qui vous plaira, je l’espère.Une lyre !

L’APPRENTI

En pâte de brioche.

RAGUENEAU

En pâte de brioche.Avec des fruits confits !

L’APPRENTI

Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.

RAGUENEAU

Va boire à ma santé ! Va boire à ma santé !(Apercevant Lise qui entre.) Va boire à ma santé !Chut ! ma femme ! Circule, Et cache cet argent ! Et cache cet argent !(À Lise, lui montrant la lyre d’un air gêné.)

RAGUENEAU

Et cache cet argent !C’est beau ?

LISE

Et cache cet argent !C’est beau ?C’est ridicule ! ((Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.))

RAGUENEAU

Des sacs ?… Bon. Merci. ((Il les regarde.)) Des sacs ?… Bon. Merci.Ciel ! Mes livres vénérés ! Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés ! Pour en faire des sacs à mettre des croquantes… Ah !

RAGUENEAU

vous renouvelez Orphée et les bacchantes !

LISE

Et n’ai-je pas le droit d’utiliser vraiment Ce que laissent ici, pour unique paiement, Vos méchants écriveurs de lignes inégales !

RAGUENEAU

Fourmi !… n’insulte pas ces divines cigales !

LISE

Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami, Vous ne m’appeliez pas bacchante, — ni fourmi !

RAGUENEAU

Avec des vers, faire cela !

LISE

Avec des vers, faire cela !Pas autre chose.

RAGUENEAU

Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ?

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