Scène

Acte I, scène 5

Par Edmond Rostand

La salle vidée, Cyrano soupe d’un macaron, d’un grain de raisin et d’un verre d’eau, offerts par la distributrice. Le Bret le sermonne : avoir fait interrompre la représentation puis s’être battu en duel lui vaut des ennemis en nombre, et le cardinal était dans la salle. Cyrano répond par des pointes, puis, poussé par son ami, finit par avouer qu’il aime sa cousine et qu’il n’osera jamais lui parler.

Tout l’enjeu tient dans ce renversement. La scène commence en bravade et se termine sur l’aveu d’une peur unique : qu’elle lui rie au nez. Le comédien doit faire tenir ensemble la verve et la blessure, sans jouer la mélancolie trop tôt, sinon les traits d’esprit du début sonnent creux et la confidence n’a plus de relief.

58 répliques en alexandrins, portées presque entièrement par un duo, avec de longues stichomythies et deux ou trois développements plus amples. Le découpage en cartes est confortable : les répliques s’appellent l’une l’autre. Matière solide pour un travail d’atelier ou une scène de cours à deux.

Chapitre : Acte I

CYRANO

Merci, monsieur.Bonsoir.Je t’écoute causer. ((Il s’installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron.)) Dîner !… Dîner !…(… le verre d’eau.) Dîner !…Boisson !… Dîner !…Boisson !…(… le grain de raisin.) Dîner !

CYRANO

…Boisson !…Dessert !… Dîner !…Boisson !…Dessert !…(Il s’assied.) Dîner !…Boisson !…Dessert !…Là, je me mets à table ! — Ah !… j’avais une faim, mon cher, épouvantable ! ((Mangeant.)) — Tu disais ?

LE BRET

– Tu disais ? Que ces fats aux grands airs belliqueux Te fausseront l’esprit si tu n’écoutes qu’eux !… Va consulter des gens de bon sens, et t’informe De l’effet qu’a produit ton algarade.

CYRANO

De l’effet qu’a produit ton algarade.Énorme.

LE BRET

Le Cardinal…

CYRANO

Le Cardinal…Il était là, le Cardinal ?

LE BRET

A dû trouver cela…

CYRANO

A dû trouver cela…Mais très original.

LE BRET

Pourtant…

CYRANO

Pourtant…C’est un auteur. Il ne peut lui déplaire Que l’on vienne troubler la pièce d’un confrère.

LE BRET

Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d’ennemis !

CYRANO

Combien puis-je, à peu près, ce soir, m’en être mis ?

LE BRET

Quarante-huit. Sans compter les femmes.

CYRANO

Quarante-huit. Sans compter les femmes.Voyons, compte !

LE BRET

Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte, Baro, l’Académie…

CYRANO

Baro, l’Académie…Assez ! tu me ravis !

LE BRET

Mais où te mènera la façon dont tu vis ? Quel système est le tien ?

CYRANO

Quel système est le tien ? J’errais dans un méandre ; J’avais trop de partis, trop compliqués, à prendre ; J’ai pris…

LE BRET

J’ai pris…Lequel ?

CYRANO

J’ai pris…Lequel ? Mais le plus simple, de beaucoup. J’ai décidé d’être admirable, en tout, pour tout !

LE BRET

Soit ! — Mais enfin, à moi, le motif de ta haine Pour Montfleury, le vrai, dis-le moi !

CYRANO

Pour Montfleury, le vrai, dis-le moi !

CYRANO

Ce Silène, Si ventru que son doigt n’atteint pas son nombril, Pour les femmes encor se croit un doux péril, Et leur fait, cependant qu’en jouant il bredouille, Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille !

CYRANO

… Et je le hais depuis qu’il se permit, un soir, De poser son regard, sur celle… Oh ! j’ai cru voir Glisser sur une fleur une longue limace !

LE BRET

Hein ? Comment ? Serait-il possible ?…

CYRANO

Hein ? Comment ? Serait-il possible ?…Que j’aimasse ?… ((Changement de ton et gravement.)) J’aime.

LE BRET

J’aime.Et peut-on savoir ? Tu ne m’as jamais dit ?…

CYRANO

Qui j’aime ?… Réfléchis, voyons. Il m’interdit Le rêve d’être aimé même par une laide, Ce nez qui d’un quart d’heure en tous lieux me précède ; Alors moi, j’aime qui ?… Mais cela va de soi ! J’aime — mais c’est forcé !

CYRANO

— la plus belle qui soit !

LE BRET

La plus belle ?…

CYRANO

La plus belle ?…Tout simplement, qui soit au monde ! La plus brillante, la plus fine, La plus brillante, la plus fine, (Avec accablement.) La plus brillante, la plus fine, La plus blonde !

LE BRET

Eh, mon Dieu, quelle est donc cette femme ?…

CYRANO

Eh, mon Dieu, quelle est donc cette femme ?…Un danger Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer. Un piège de nature, une rose muscade Dans laquelle l’amour se tient en embuscade !

CYRANO

Qui connaît son sourire a connu le parfait.

CYRANO

Elle fait de la grâce avec rien, elle fait Tenir tout le divin dans un geste quelconque, Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque, Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris, Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !

LE BRET

Sapristi ! Je comprends. C’est clair !

CYRANO

Sapristi ! Je comprends. C’est clair ! C’est diaphane.

LE BRET

Magdeleine Robin, ta cousine ?

CYRANO

Magdeleine Robin, ta cousine ! Oui, — Roxane.

LE BRET

Eh bien ! mais c’est au mieux ! Tu l’aimes ? Dis-le-lui ! Tu t’es couvert de gloire à ses yeux aujourd’hui !

CYRANO

Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance Pourrait bien me laisser cette protubérance ! Oh ! je ne me fais pas d’illusion ! — Parbleu, Oui, quelquefois, je m’attendris, dans le soir bleu ;

CYRANO

J’entre en quelque jardin où l’heure se parfume ;

CYRANO

Avec mon pauvre grand diable de nez je hume L’avril, — je suis des yeux, sous un rayon d’argent, Au bras d’un cavalier, quelque femme, en songeant Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune, Aussi moi j’aimerais au bras en avoir une, Je m’exalte, j’oublie… et j’aperçois soudain L’ombre de mon profil sur le mur du jardin !

LE BRET

Mon ami !…

CYRANO

Mon ami !…Mon ami, j’ai de mauvaises heures ! De me sentir si laid, parfois, tout seul…

BRET

De me sentir si laid, parfois, tout seul…Tu pleures ?

CYRANO

Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid, Si le long de ce nez une larme coulait ! Je ne laisserai pas, tant que j’en serai maître, La divine beauté des larmes se commettre Avec tant de laideur grossière !

CYRANO

… Vois-tu bien, Les larmes, il n’est rien de plus sublime, rien, Et je ne voudrais pas qu’excitant la risée, Une seule, par moi, fût ridiculisée !…

LE BRET

Va, ne t’attriste pas ! L’amour n’est que hasard !

CYRANO

Non ! J’aime Cléopâtre : ai-je l’air d’un César ? J’adore Bérénice : ai-je l’aspect d’un Tite ?

LE BRET

Mais ton courage ! ton esprit ! — Cette petite Qui t’offrait là, tantôt, ce modeste repas, Ses yeux, tu l’as bien vu, ne te détestaient pas !

CYRANO

C’est vrai !

LE BRET

C’est vrai ! Hé, bien ! alors ?… Mais, Roxane, elle-même, Toute blême a suivi ton duel !…

CYRANO

Toute blême a suivi ton duel !…Toute blême ?

LE BRET

Son cœur et son esprit déjà sont étonnés ! Ose, et lui parle, afin…

CYRANO

Ose, et lui parle, afin…Qu’elle me rie au nez ? Non ! — C’est la seule chose au monde que je craigne !

LE PORTIER

Monsieur, on vous demande…

CYRANO

Monsieur, on vous demande…Ah ! mon Dieu ! Sa duègne !

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