Scène
Acte II, scène 10
Par Edmond Rostand
Restés seuls, les deux hommes passent en quelques répliques de l’affrontement à l’alliance. Cyrano se déclare cousin de Roxane, apprend à Christian qu’elle l’attend et qu’elle veut une lettre le soir même. Christian avoue qu’il ne sait pas parler aux femmes. La proposition tombe alors : prêter l’un ses mots, l’autre son visage, et faire à eux deux un héros de roman. La lettre est déjà écrite, dans une poche.
Le pacte fondateur de la pièce. L’enjeu est de rendre crédible un marché absurde en très peu de temps : il faut que le désir de chacun soit visible, la peur de décevoir chez l’un, l’envie d’exister par procuration chez l’autre. Si le passage à la proposition est joué trop vite, l’accord semble arbitraire.
68 répliques en alexandrins, avec beaucoup de vers coupés en deux et quelques développements plus amples. Le début, fait de reprises et d’échos, demande de la précision. Duo très demandé en audition et en cours, et bien adapté à un apprentissage par relances successives.
Chapitre : Acte II
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Quelque chose d’épouvantable !Embrasse-moi !
Monsieur…
Monsieur…Brave.
Monsieur…Brave.Ah çà ! mais !…
Monsieur…Brave.Ah çà ! mais !…Très brave. Je préfère.
Me direz-vous ?…
Me direz-vous ?…Embrasse-moi. Je suis son frère.
De qui ?
De qui ?Mais d’elle !
De qui ?Mais d’elle !Hein ?…
De qui ?Mais d’elle !Hein ?…Mais de Roxane !
De qui ?Mais d’elle !Hein ?…Mais de Roxane !Ciel ! Vous, son frère ?
Vous, son frère ?Ou tout comme : un cousin fraternel.
Elle vous a ?…
Elle vous a ?…Tout dit !
Elle vous a ?…Tout dit !M’aime-t-elle ?
Elle vous a ?…Tout dit !M’aime-t-elle ?Peut-être !
Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !
Voilà ce qui s’appelle un sentiment soudain.
Pardonnez-moi…
Pardonnez-moi…C’est vrai qu’il est beau, le gredin !
Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !
Mais tous ces nez que vous m’avez…
Mais tous ces nez que vous m’avez…Je les retire !
Roxane attend ce soir une lettre…
Roxane attend ce soir une lettre…Hélas !
Roxane attend ce soir une lettre…Hélas !Quoi !
C’est me perdre que de cesser de rester coi !
Comment ?
Comment ?Las ! je suis sot à m’en tuer de honte.
Mais non, tu ne l’es pas puisque tu t’en rends compte. D’ailleurs, tu ne m’as pas attaqué comme un sot.
Bah ! on trouve des mots quand on monte à l’assaut ! Oui, j’ai certain esprit facile et militaire, Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire. Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés…
Leurs cœurs n’en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?
Non ! car je suis de ceux, — je le sais… et je tremble ! — Qui ne savent parler d’amour…
Qui ne savent parler d’amour.Tiens !… Il me semble Que si l’on eût pris soin de me mieux modeler, J’aurais été de ceux qui savent en parler.
Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce !
Être un joli petit mousquetaire qui passe !
Roxane est précieuse et sûrement je vais Désillusionner Roxane !
Désillusionner Roxane !Si j’avais Pour exprimer mon âme un pareil interprète !
Il me faudrait de l’éloquence !
Il me faudrait de l’éloquence !Je t’en prête ! Toi du charme physique et vainqueur, prête-m’en : Et faisons à nous deux un héros de roman !
Quoi ?
Quoi ?Te sens-tu de force à répéter les choses Que chaque jour je t’apprendrai ?…
Que chaque jour je t’apprendrai ?…Tu me proposes ?…
Roxane n’aura pas de désillusion ! Dis, veux-tu qu’à nous deux nous la séduisions ? Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle Dans ton pourpoint brodé, l’âme que je t’insuffle !…
Mais, Cyrano !…
Mais, Cyrano !…Christian, veux-tu ?
Mais, Cyrano !…Christian, veux-tu ?Tu me fais peur !
Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur, Veux-tu que nous fassions — et bientôt tu l’embrases ! — Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?…
Tes yeux brillent !…
Tes yeux brillent !…Veux-tu ?…
Tes yeux brillent !…Veux-tu ?…Quoi ! cela te ferait Tant de plaisir ?…
Tant de plaisir ?…Cela… ((Se reprenant, et en artiste.)) Tant de plaisir ?…Cela…Cela m’amuserait ! C’est une expérience à tenter un poète. Veux-tu me compléter et que je te complète ?
Tu marcheras, j’irai dans l’ombre à ton côté : Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.
Mais la lettre qu’il faut, au plus tôt, lui remettre ! Je ne pourrai jamais…
Je ne pourrai jamais…Tiens, la voilà, ta lettre !
Comment ?
Comment ?Hormis l’adresse, il n’y manque plus rien.
Je…Tu peux l’envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.
Vous aviez ?…
Vous aviez ?…Nous avons toujours, nous, dans nos poches, Des épîtres à des Chloris… de nos caboches, Car nous sommes ceux-là qui pour amantes n’ont Que du rêve soufflé dans la bulle d’un nom !
… Prends, et tu changeras en vérités ces feintes ; Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes : Tu verras se poser tous ces oiseaux errants. Tu verras que je fus dans cette lettre — prends !
— D’autant plus éloquent que j’étais moins sincère ! — Prends donc, et finissons !
— Prends donc, et finissons !N’est-il pas nécessaire De changer quelques mots ? Écrite en divaguant, Ira-t-elle à Roxane ?
Ira-t-elle à Roxane ?Elle ira comme un gant !
Mais…
Mais…La crédulité de l’amour-propre est telle, Que Roxane croira que c’est écrit pour elle !
Ah ! mon ami ! ((Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.))