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Acte II, scène 10

Restés seuls, les deux hommes passent en quelques répliques de l’affrontement à l’alliance. Cyrano se déclare cousin de Roxane, apprend à Christian qu’elle l’attend et qu’elle veut une lettre le soir même. Christian avoue qu’il ne sait pas parler aux femmes. La proposition tombe alors : prêter l’un ses mots, l’autre son visage, et faire à eux deux un héros de roman. La lettre est déjà écrite, dans une poche.

Le pacte fondateur de la pièce. L’enjeu est de rendre crédible un marché absurde en très peu de temps : il faut que le désir de chacun soit visible, la peur de décevoir chez l’un, l’envie d’exister par procuration chez l’autre. Si le passage à la proposition est joué trop vite, l’accord semble arbitraire.

68 répliques en alexandrins, avec beaucoup de vers coupés en deux et quelques développements plus amples. Le début, fait de reprises et d’échos, demande de la précision. Duo très demandé en audition et en cours, et bien adapté à un apprentissage par relances successives.

69 répliquesEdmond Rostand

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Le texte
tes répliques
CYRANO

Embrasse-moi !

CHRISTIAN

Monsieur…

CYRANO

Brave.

CHRISTIAN

Ah çà ! mais !…

CYRANO

Très brave. Je préfère.

CHRISTIAN

Me direz-vous ?…

CYRANO

Embrasse-moi. Je suis son frère.

CHRISTIAN

De qui ?

CYRANO

Mais d’elle !

CHRISTIAN

Hein ?…

CYRANO

Mais de Roxane !

CHRISTIAN

Ciel ! Vous, son frère ?

CYRANO

Ou tout comme : un cousin fraternel.

CHRISTIAN

Elle vous a ?…

CYRANO

Tout dit !

CHRISTIAN

M’aime-t-elle ?

CYRANO

Peut-être !

CHRISTIAN

Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !

CYRANO

Voilà ce qui s’appelle un sentiment soudain.

CHRISTIAN

Pardonnez-moi…

CYRANO

C’est vrai qu’il est beau, le gredin !

CHRISTIAN

Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !

CYRANO

Mais tous ces nez que vous m’avez…

CHRISTIAN

Je les retire !

CYRANO

Roxane attend ce soir une lettre…

CHRISTIAN

Hélas !

CYRANO

Quoi !

CHRISTIAN

C’est me perdre que de cesser de rester coi !

CYRANO

Comment ?

CHRISTIAN

Las ! je suis sot à m’en tuer de honte.

CYRANO

Mais non, tu ne l’es pas puisque tu t’en rends compte. D’ailleurs, tu ne m’as pas attaqué comme un sot.

CHRISTIAN

Bah ! on trouve des mots quand on monte à l’assaut ! Oui, j’ai certain esprit facile et militaire, Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire. Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés…

CYRANO

Leurs cœurs n’en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?

CHRISTIAN

Non ! car je suis de ceux, — je le sais… et je tremble ! — Qui ne savent parler d’amour…

CYRANO

Tiens !… Il me semble Que si l’on eût pris soin de me mieux modeler, J’aurais été de ceux qui savent en parler.

CHRISTIAN

Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce !

CYRANO

Être un joli petit mousquetaire qui passe !

CHRISTIAN

Roxane est précieuse et sûrement je vais Désillusionner Roxane !

CYRANO

Si j’avais Pour exprimer mon âme un pareil interprète !

CHRISTIAN

Il me faudrait de l’éloquence !

CYRANO

Je t’en prête ! Toi du charme physique et vainqueur, prête-m’en : Et faisons à nous deux un héros de roman !

CHRISTIAN

Quoi ?

CYRANO

Te sens-tu de force à répéter les choses Que chaque jour je t’apprendrai ?…

CHRISTIAN

Tu me proposes ?…

CYRANO

Roxane n’aura pas de désillusion ! Dis, veux-tu qu’à nous deux nous la séduisions ? Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle Dans ton pourpoint brodé, l’âme que je t’insuffle !…

CHRISTIAN

Mais, Cyrano !…

CYRANO

Christian, veux-tu ?

CHRISTIAN

Tu me fais peur !

CYRANO

Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur, Veux-tu que nous fassions — et bientôt tu l’embrases ! — Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?…

CHRISTIAN

Tes yeux brillent !…

CYRANO

Veux-tu ?…

CHRISTIAN

Quoi ! cela te ferait Tant de plaisir ?…

CYRANO

Cela… (Se reprenant, et en artiste.) Cela m’amuserait ! C’est une expérience à tenter un poète. Veux-tu me compléter et que je te complète ?

CYRANO

Tu marcheras, j’irai dans l’ombre à ton côté : Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.

CHRISTIAN

Mais la lettre qu’il faut, au plus tôt, lui remettre ! Je ne pourrai jamais…

CYRANO

Tiens, la voilà, ta lettre !

CHRISTIAN

Comment ?

CYRANO

Hormis l’adresse, il n’y manque plus rien.

CHRISTIAN

Je…

CYRANO

Tu peux l’envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.

CHRISTIAN

Vous aviez ?…

CYRANO

Nous avons toujours, nous, dans nos poches, Des épîtres à des Chloris… de nos caboches, Car nous sommes ceux-là qui pour amantes n’ont Que du rêve soufflé dans la bulle d’un nom !

CYRANO

… Prends, et tu changeras en vérités ces feintes ; Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes : Tu verras se poser tous ces oiseaux errants. Tu verras que je fus dans cette lettre — prends !

CYRANO

— D’autant plus éloquent que j’étais moins sincère ! — Prends donc, et finissons !

CHRISTIAN

N’est-il pas nécessaire De changer quelques mots ? Écrite en divaguant, Ira-t-elle à Roxane ?

CYRANO

Elle ira comme un gant !

CHRISTIAN

Mais…

CYRANO

La crédulité de l’amour-propre est telle, Que Roxane croira que c’est écrit pour elle !

CHRISTIAN

Ah ! mon ami ! (Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.)