Scène
Acte III, scène 8
Par Marivaux
Silvia et Dorante ont pris chacun la place de leur domestique pour s’observer avant le mariage arrangé par M. Orgon. Silvia sait désormais que le prétendu valet est Dorante ; lui la croit toujours servante. Elle veut l’entendre se déclarer malgré cette condition.
Toute la scène est un bras de fer poli. Dorante annonce qu’il va partir incognito, Silvia le retient sans jamais avoir l’air de le faire, et obtient enfin l’aveu : il l’épousera telle qu’il la croit. Le double langage se joue à découvert grâce aux apartés, que le comédien doit lancer sans casser la ligne du dialogue. Silvia mène l’échange de bout en bout.
62 répliques en prose, dans une langue déliée où les phrases avancent par nuances plutôt que par idées neuves : c’est ce qui rend Marivaux difficile à fixer en mémoire. Les apartés viennent en outre s’intercaler au milieu des répliques. Duo classique des concours d’entrée et des programmes de lycée.
Chapitre : Acte III
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(À part.) Qu'elle est digne d'être aimée ! Pourquoi faut-il que Mario m'ait prévenu ?
Où étiez-vous donc, monsieur ? Depuis que j'ai quitté Mario, je n'ai pu vous retrouver pour vous rendre compte de ce que j'ai dit à M. Orgon.
Je ne me suis pourtant pas éloigné. Mais de quoi s'agit-il ?
(À part.) Quelle froideur ! (Haut.) J'ai eu beau décrier votre valet et prendre sa conscience à témoin de son peu de mérite ; j'ai eu beau lui représenter qu'on pouvait du moins reculer le mariage, il ne m'a pas seulement écoutée. Je vous avertis même qu'on parle d'envoyer chez le notaire, et qu'il est temps de vous déclarer.
C'est mon intention. Je vais partir incognito, et je laisserai un billet qui instruira M. Orgon de tout.
(À part.) Partir ! ce n'est pas là mon compte.
N'approuvez-vous pas mon idée ?
Mais… pas trop.
Je ne vois pourtant rien de mieux dans la situation où je suis, à moins que de parler moi-même, et je ne saurais m'y résoudre. J'ai d'ailleurs d'autres raisons qui veulent que je me retire ; je n'ai plus que faire ici.
Comme je ne sais pas vos raisons, je ne puis ni les approuver ni les combattre, et ce n'est pas à moi de vous les demander.
Il vous est aisé de les soupçonner, Lisette.
Mais je pense, par exemple, que vous avez du dégoût pour la fille de M. Orgon.
Ne voyez-vous que cela ?
Il y a bien encore certaines choses que je pourrais supposer ; mais je ne suis pas folle, et je n'ai pas la vanité de m'y arrêter.
Ni le courage d'en parler ; car vous n'auriez rien d'obligeant à me dire. Adieu, Lisette.
Prenez garde ; je crois que vous ne m'entendez pas, je suis obligée de vous le déclarer.
À merveille ! et l'explication ne me serait pas favorable. Gardez-moi le secret jusqu'à mon départ.
Quoi ! sérieusement, vous partez ?
Vous avez bien peur que je ne change d'avis.
Que vous êtes aimable d'être si bien au fait !
Cela est bien naïf. Adieu.
(À part.) S'il part, je ne l'aime plus, je ne l'épouserai jamais… (Elle le regarde aller.) Il s'arrête pourtant ; il rêve ; il regarde si je tourne la tête, et je ne saurais le rappeler, moi…
(À part.) Il serait pourtant singulier qu'il partît, après tout ce que j'ai fait !… Ah ! voilà qui est fini, il s'en va ; je n'ai pas tant de pouvoir sur lui que je le croyais. Mon frère est un maladroit ; il s'y est mal pris.
(À part.) Les gens indifférents gâtent tout. Ne suis-je pas bien avancée ? Quel dénouement ! Dorante reparaît pourtant ; il me semble qu'il revient. Je me dédis donc ; je l'aime encore…
(À part.) Feignons de sortir, afin qu'il m'arrête ; il faut bien que notre réconciliation lui coûte quelque chose.
(L'arrêtant.) Restez, je vous prie ; j'ai encore quelque chose à vous dire.
À moi, monsieur ?
J'ai de la peine à partir sans vous avoir convaincue que je n'ai pas tort de le faire.
Eh ! monsieur, de quelle conséquence est-il de vous justifier auprès de moi ? Ce n'est pas la peine ; je ne suis qu'une suivante, et vous me le faites bien sentir.
Moi, Lisette ! est-ce à vous de vous plaindre, vous qui me voyez prendre mon parti sans me rien dire ?
Hum ! si je voulais, je vous répondrais bien là-dessus.
Répondez donc, je ne demande pas mieux que de me tromper. Mais que dis-je ? Mario vous aime.
Cela est vrai.
Vous êtes sensible à son amour ; je l'ai vu par l'extrême envie que vous aviez tantôt que je m'en allasse ; ainsi vous ne sauriez m'aimer.
Je suis sensible à son amour ! qui est-ce qui vous l'a dit ? Je ne saurais vous aimer ! qu'en savez-vous ? Vous décidez bien vite.
Eh bien, Lisette, par tout ce que vous avez de plus cher au monde, instruisez-moi de ce qui en est, je vous en conjure.
Instruire un homme qui part !
Je ne partirai point.
Laissez-moi. Tenez, si vous m'aimez, ne m'interrogez point. Vous ne craignez que mon indifférence et vous êtes trop heureux que je me taise. Que vous importent mes sentiments ?
Ce qu'ils m'importent, Lisette ! peux-tu douter encore que je ne t'adore ?
Non, et vous me le répétez si souvent que je vous crois ; mais pourquoi m'en persuadez-vous ? que voulez-vous que je fasse de cette pensée-là, monsieur ? Je vais vous parler à cœur ouvert.
Vous m'aimez ; mais votre amour n'est pas une chose bien sérieuse pour vous. Que de ressources n'avez-vous pas pour vous en défaire ! La distance qu'il y a de vous à moi, mille objets que vous allez trouver sur votre chemin, l'envie qu'on aura de vous rendre sensible, les amusements d'un homme de votre condition, tout va vous ôter cet amour dont vous m'entretenez impitoyablement.
Vous en rirez peut-être au sortir d'ici, et vous aurez raison. Mais moi, monsieur, si je m'en ressouviens, comme j'en ai peur, s'il m'a frappée, quel secours aurai-je contre l'impression qu'il m'aura faite ? Qui est-ce qui me dédommagera de votre perte ?
Qui voulez-vous que mon cœur mette à votre place ? Savez-vous bien que, si je vous aimais, tout ce qu'il y a de plus grand dans le monde ne me toucherait plus ? Jugez donc de l'état où je resterais.
Ayez la générosité de me cacher votre amour. Moi qui vous parle, je me ferais un scrupule de vous dire que je vous aime, dans les dispositions où vous êtes. L'aveu de mes sentiments pourrait exposer votre raison, et vous voyez bien aussi que je vous les cache.
Ah ! ma chère Lisette, que viens-je d'entendre ? tes paroles ont un feu qui me pénètre. Je t'adore, je te respecte. Il n'est ni rang, ni naissance, ni fortune qui ne disparaisse devant une âme comme la tienne.
J'aurais honte que mon orgueil tînt encore contre toi, et mon cœur et ma main t'appartiennent.
En vérité, ne mériteriez-vous pas que je les prisse ? ne faut-il pas être bien généreuse pour vous dissimuler le plaisir qu'ils me font ? et croyez-vous que cela puisse durer ?
Vous m'aimez donc ?
Non, non ; mais si vous me le demandez encore, tant pis pour vous.
Vos menaces ne me font point de peur.
Et Mario, vous n'y songez donc plus ?
Non, Lisette. Mario ne m'alarme plus ; vous ne l'aimez point ; vous ne pouvez plus me tromper ; vous avez le cœur vrai ; vous êtes sensible à ma tendresse. Je ne saurais en douter au transport qui m'a pris, j'en suis sûr ; et vous ne sauriez plus m'ôter cette certitude-là.
Oh ! je n'y tâcherai point, gardez-la ; nous verrons ce que vous en ferez.
Ne consentez-vous pas d'être à moi ?
Quoi ! vous m'épouserez malgré ce que vous êtes, malgré la colère d'un père, malgré votre fortune ?
Mon père me pardonnera dès qu'il vous aura vue ; ma fortune nous suffit à tous deux, et le mérite vaut bien la naissance. Ne disputons point, car je ne changerai jamais.
Il ne changera jamais ! Savez-vous bien que vous me charmez, Dorante ?
Ne gênez donc plus votre tendresse, et laissez-la répondre…
Enfin, j'en suis venue à bout. Vous… vous ne changerez jamais ?
Non, ma chère Lisette.
Que d'amour !