Scène

Acte II, scène 1

Par Marivaux

Lisette vient prévenir son maître : sous l’habit de sa fille, elle plaît beaucoup trop au prétendu, et il serait temps que la vérité se dise. Monsieur Orgon en rit, l’autorise à l’épouser si elle y parvient, puis l’interroge sur l’humeur de sa fille.

Deux stratégies se croisent : la servante veut se couvrir, le père veut prolonger l’épreuve. La scène avance par un marché comique — « renverse, ravage, brûle, enfin épouse » — puis bascule sur un détail décisif : sa fille rougit devant un valet. L’interprète du père doit tenir l’amusement et le calcul en même temps.

35 répliques en prose, la plupart brèves, avec quelques développements pour Lisette. La mémorisation est facilitée par la vivacité des reparties. Scène recommandée pour un duo, avec un rôle de soubrette bien écrit et un partenaire qui répond en très peu de mots.

Chapitre : Acte II

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MONSIEUR ORGON

Eh bien, que me veux-tu Lisette ?

LISETTE

J’ai à vous entretenir un moment.

MONSIEUR ORGON

De quoi s’agit-il ?

LISETTE

De vous dire l’état où sont les choses, parce qu’il est important que vous en soyez éclairci, afin que vous n’ayez point à vous plaindre de moi.

MONSIEUR ORGON

Ceci est donc bien sérieux ?

LISETTE

Oui, très sérieux. Vous avez consenti au déguisement de Mlle Silvia ; moi-même je l’ai trouvé d’abord sans conséquence ; mais je me suis trompée.

MONSIEUR ORGON

Et de quelle conséquence est-il donc ?

LISETTE

Monsieur, on a de la peine à se louer soi-même ;

LISETTE

mais malgré toutes les règles de la modestie, il faut pourtant que je vous dise que, si vous ne mettez ordre à ce qui arrive, votre prétendu n’aura plus de cœur à donner à mademoiselle votre fille.

LISETTE

Il est temps qu’elle se déclare, cela presse ; car, un jour plus tard, je n’en réponds plus.

MONSIEUR ORGON

Eh ! d’où vient qu’il ne voudrait plus de ma fille, quand il la connaîtra, te défies-tu de ses charmes ?

LISETTE

Non ; mais vous ne vous méfiez pas assez des miens. Je vous avertis qu’ils vont leur train, et je ne vous conseille pas de les laisser faire.

MONSIEUR ORGON

Je vous en fais mes compliments, Lisette. (Il rit.) Ah ! ah ! ah !

LISETTE

Nous y voilà ; vous plaisantez, monsieur ; vous vous moquez de moi ; j’en suis fâchée, car vous y serez pris.

MONSIEUR ORGON

Ne t’en embarrasse pas, Lisette ; va ton chemin.

LISETTE

Je vous le répète encore, le cœur de Dorante va bien vite. Tenez, actuellement, je lui plais beaucoup ; ce soir, il m’aimera ; il m’adorera demain.

LISETTE

Je ne le mérite pas, il est de mauvais goût, vous en direz ce qu’il vous plaira, mais cela ne laissera pas que d’être. Voyez-vous ? demain, je me garantis adorée.

MONSIEUR ORGON

Eh bien, que vous importe ? S’il vous aime tant, qu’il vous épouse.

LISETTE

Quoi ! vous ne l’en empêcheriez pas ?

MONSIEUR ORGON

Non, foi d’homme d’honneur, si tu le mènes jusque-là.

LISETTE

Monsieur, prenez-y garde. Jusqu’ici je n’ai pas aidé à mes appas, je les ai laissé faire tout seuls, j’ai ménagé sa tête : si je m’en mêle, je la renverse ; il n’y aura plus de remède.

MONSIEUR ORGON

Renverse, ravage, brûle, enfin épouse ; je te le permets, si tu le peux.

LISETTE

Sur ce pied-là, je compte ma fortune faite.

MONSIEUR ORGON

Mais dis-moi : ma fille t’a-t-elle parlé ? Que pense-t-elle de son prétendu ?

LISETTE

Nous n’avons encore guère trouvé le moment de nous parler, car ce prétendu m’obsède ; mais, à vue de pays, je ne la crois pas contente ; je la trouve triste, rêveuse, et je m’attends bien qu’elle me priera de le rebuter.

MONSIEUR ORGON

Et moi, je te le défends. J’évite de m’expliquer avec elle : j’ai mes raisons pour faire durer ce déguisement ; je veux qu’elle examine son futur plus à loisir. Mais le valet, comment se gouverne-t-il ?

MONSIEUR ORGON

ne se mêle-t-il pas d’aimer ma fille ?

LISETTE

C’est un original ; j’ai remarqué qu’il fait l’homme de conséquence avec elle, parce qu’il est bien tourné ; il la regarde et soupire.

MONSIEUR ORGON

Et cela la fâche ?

LISETTE

Mais… elle rougit.

MONSIEUR ORGON

Bon ! tu te trompes ; les regards d’un valet ne l’embarrassent pas jusque-là.

LISETTE

Monsieur, elle rougit.

MONSIEUR ORGON

C’est donc d’indignation.

LISETTE

À la bonne heure !

MONSIEUR ORGON

Eh bien, quand tu lui parleras, dis-lui que tu soupçonnes ce valet de la prévenir contre son maître, et si elle se fâche, ne t’en inquiète point : ce sont mes affaires. Mais voici Dorante, qui te cherche apparemment.

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