Scène

Acte I, scène 1

Par Marivaux

La comédie s’ouvre sur une querelle domestique. Lisette a répondu au père de Silvia que sa fille serait ravie d’être mariée ; Silvia le lui reproche vivement et développe une méfiance argumentée à l’égard des maris, exemples à l’appui.

L’enjeu est d’installer un personnage qui refuse le lieu commun. Silvia raconte le cas d’une femme trompée par la bonne humeur publique de son époux, et en tire son propre portrait à venir. Lisette la contredit sans cesse, avec une gaieté qui donne à la scène son rythme de comédie et empêche l’inquiétude de peser.

47 répliques en prose, alternées très vite, avec quelques développements plus longs pour Silvia. La prose de Marivaux se retient moins par la forme que par l’enchaînement des idées : c’est la logique de l’échange qui sert de fil. Scène d’exposition idéale pour un duo féminin débutant.

Chapitre : Acte I

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SILVIA

Mais, encore une fois, de quoi vous mêlez-vous ? Pourquoi répondre de mes sentiments ?

LISETTE

C’est que j’ai cru que, dans cette occasion-ci, vos sentiments ressembleraient à ceux de tout le monde.

LISETTE

Monsieur votre père me demande si vous êtes bien aise qu’il vous marie, si vous en avez quelque joie : moi, je lui réponds que oui ; cela va tout de suite ;

LISETTE

et il n’y a peut-être que vous de fille au monde, pour qui ce oui-là ne soit pas vrai ; le non n’est pas naturel.

SILVIA

Le non n’est pas naturel ! quelle sotte naïveté ! Le mariage aurait donc de grands charmes pour vous ?

LISETTE

Eh bien, c’est encore oui, par exemple.

SILVIA

Taisez-vous ; allez répondre vos impertinences ailleurs, et sachez que ce n’est pas à vous à juger de mon cœur par le vôtre.

LISETTE

Mon cœur est fait comme celui de tout le monde. De quoi le vôtre s’avise-t-il de n’être fait comme celui de personne ?

SILVIA

Je vous dis que, si elle osait, elle m’appellerait une originale.

LISETTE

Si j’étais votre égale, nous verrions.

SILVIA

Vous travaillez à me fâcher, Lisette.

LISETTE

Ce n’est pas mon dessein. Mais dans le fond, voyons, quel mal ai-je fait de dire à monsieur Orgon que vous étiez bien aise d’être mariée ?

SILVIA

Premièrement, c’est que tu n’as pas dit vrai ; je ne m’ennuie pas d’être fille.

LISETTE

Cela est encore tout neuf.

SILVIA

C’est qu’il n’est pas nécessaire que mon père croie me faire tant de plaisir en me mariant, parce que cela le fait agir avec une confiance qui ne servira peut-être de rien.

LISETTE

Quoi ! vous n’épouserez pas celui qu’il vous destine ?

SILVIA

Que sais-je ? peut-être ne me conviendra-t-il point, et cela m’inquiète.

LISETTE

On dit que votre futur est un des plus honnêtes hommes du monde ; qu’il est bien fait, aimable, de bonne mine ; qu’on ne peut pas avoir plus d’esprit, qu’on ne saurait être d’un meilleur caractère ;

LISETTE

que voulez-vous de plus ? Peut-on se figurer de mariage plus doux, d’union plus délicieuse ?

SILVIA

Délicieuse ! que tu es folle avec tes expressions !

LISETTE

Ma foi, madame, c’est qu’il est heureux qu’un amant de cette espèce-là veuille se marier dans les formes ; il n’y a presque point de fille, s’il lui faisait la cour, qui ne fût en danger de l’épouser sans cérémonie.

LISETTE

Aimable, bien fait, voilà de quoi vivre pour l’amour ; sociable et spirituel, voilà pour l’entretien de la société. Pardi ! tout en sera bon, dans cet homme-là ; l’utile et l’agréable, tout s’y trouve.

SILVIA

Oui dans le portrait que tu en fais, et on dit qu’il y ressemble, mais c’est un on dit, et je pourrais bien n’être pas de ce sentiment-là, moi. Il est bel homme, dit-on, et c’est presque tant pis.

LISETTE

Tant pis ! tant pis ! mais voilà une pensée bien hétéroclite !

SILVIA

C’est une pensée de très bon sens. Volontiers un bel homme est fat ; je l’ai remarqué.

LISETTE

Oh ! il a tort d’être fat ; mais il a raison d’être beau.

SILVIA

On ajoute qu’il est bien fait ; passe !

LISETTE

Oui-da ; cela est pardonnable.

SILVIA

De beauté et de bonne mine je l’en dispense ; ce sont là des agréments superflus.

LISETTE

Vertuchoux ! si je me marie jamais, ce superflu-là sera mon nécessaire.

SILVIA

Tu ne sais ce que tu dis. Dans le mariage, on a plus souvent affaire à l’homme raisonnable qu’à l’aimable homme ; en un mot, je ne lui demande qu’un bon caractère, et cela est plus difficile à trouver qu’on ne pense.

SILVIA

On loue beaucoup le sien ; mais qui est-ce qui a vécu avec lui ? Les hommes ne se contrefont-ils pas, surtout quand ils ont de l’esprit ?

SILVIA

N’en ai-je pas vu moi, qui paraissaient avec leurs amis les meilleures gens du monde ?

SILVIA

C’est la douceur, la raison, l’enjouement même, il n’y a pas jusqu’à leur physionomie qui ne soit garante de toutes les bonnes qualités qu’on leur trouve.

SILVIA

« Monsieur un tel a l’air d’un galant homme, d’un homme bien raisonnable, disait-on tous les jours d’Ergaste. — Aussi l’est-il, répondait-on ; je l’ai répondu moi-même ; sa physionomie ne vous ment pas d’un mot.

SILVIA

» Oui, fiez-vous-y à cette physionomie si douce, si prévenante, qui disparaît un quart d’heure après pour faire place à un visage sombre, brutal, farouche qui devient l’effroi de toute une maison ! Ergaste s’est marié ;

SILVIA

sa femme, ses enfants, son domestique ne lui connaissent encore que ce visage-là, pendant qu’il promène partout ailleurs cette physionomie si aimable que nous lui voyons, et qui n’est qu’un masque qu’il prend au sortir de chez lui.

LISETTE

Quel fantasque avec ces deux visages !

SILVIA

N’est-on pas content de Léandre quand on le voit ? Eh bien, chez lui, c’est un homme qui ne dit mot, qui ne rit ni qui ne gronde ; c’est une âme glacée, solitaire, inaccessible.

SILVIA

Sa femme ne la connaît point, n’a point de commerce avec elle ; elle n’est mariée qu’avec une figure qui sort d’un cabinet, qui vient à table et qui fait expirer de langueur, de froid et d’ennui tout ce qui l’environne.

SILVIA

N’est-ce pas là un mari bien amusant ?

LISETTE

Je gèle au récit que vous m’en faites ; mais Tersandre, par exemple ?

SILVIA

Oui, Tersandre ! Il venait l’autre jour de s’emporter contre sa femme ; j’arrive, on m’annonce, je vois un homme qui vient à moi les bras ouverts, d’un air serein, dégagé ;

SILVIA

vous auriez dit qu’il sortait de la conversation la plus badine ; sa bouche et ses yeux riaient encore. Le fourbe ! Voilà ce que c’est que les hommes. Qui est-ce qui croit que sa femme est à plaindre avec lui ?

SILVIA

Je la trouvai tout abattue, le teint plombé, avec des yeux qui venaient de pleurer ; je la trouvai comme je serai peut-être ; voilà mon portrait à venir ; je vais du moins risquer d’en être une copie.

SILVIA

Elle me fit pitié, Lisette ; si j’allais te faire pitié aussi ! Cela est terrible ! qu’en dis-tu ? Songe à ce que c’est qu’un mari.

LISETTE

Un mari, c’est un mari ; vous ne deviez pas finir par ce mot-là ; il me raccommode avec tout le reste.

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