Scène

Acte III, scène 2

Par Marivaux

Mario arrête le prétendu valet et lui interdit de parler d’amour à celle qu’il prend pour une suivante : il prétend l’aimer lui-même et lui rappelle qu’une livrée ne fait pas le poids contre un homme de son rang.

La jalousie est entièrement fabriquée, dans le seul but d’éprouver le sentiment de Dorante. La scène fonctionne comme un duel de politesse où chaque réplique cherche à faire craquer l’autre, et où le langage trop soigné du faux domestique le trahit. L’interprète doit tenir la blessure sous la déférence.

30 répliques en prose, alternées serré, avec quelques répliques plus développées pour Mario. La mémorisation est de difficulté moyenne, le fil étant celui d’un interrogatoire. Bon duo masculin pour travailler la provocation contenue et la contrainte d’un personnage qui ne peut pas répondre à son rang.

Chapitre : Acte III

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DORANTE

Tout ce qui se passe ici, tout ce qui m’y est arrivé à moi-même, est incroyable… Je voudrais pourtant bien voir Lisette, et savoir le succès de ce qu’elle m’a promis de faire auprès de sa maîtresse pour me tirer d’embarras.

DORANTE

Allons voir si je pourrai la trouver seule.

MARIO

Arrêtez, Bourguignon ; j’ai un mot à vous dire.

DORANTE

Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur ?

MARIO

Vous en contez à Lisette ?

DORANTE

Elle est si aimable, qu’on aurait de la peine à ne lui pas parler d’amour.

MARIO

Comment reçoit-elle ce que vous lui dites ?

DORANTE

Monsieur, elle en badine.

MARIO

Tu as de l’esprit ; ne fais-tu pas l’hypocrite ?

DORANTE

Non ; mais qu’est-ce que cela vous fait ? Supposé que Lisette eût du goût pour moi…

MARIO

Du goût pour lui ! où prenez-vous vos termes ? Vous avez le langage bien précieux pour un garçon de votre espèce.

DORANTE

Monsieur, je ne saurais parler autrement.

MARIO

C’est apparemment avec ces petites délicatesses-là que vous attaquez Lisette ? Cela imite l’homme de condition.

DORANTE

Je vous assure, monsieur, que je n’imite personne ; mais, sans doute, vous ne venez pas exprès pour me traiter de ridicule et vous aviez autre chose à me dire ?

DORANTE

Nous parlions de Lisette, de mon inclination pour elle et de l’intérêt que vous y prenez.

MARIO

Comment, morbleu ! il y a déjà un ton de jalousie dans ce que tu me réponds ! Modère-toi un peu. Eh bien ! tu me disais qu’en supposant que Lisette eût du goût pour toi… après ?

DORANTE

Pourquoi faudrait-il que vous le sussiez, monsieur ?

MARIO

Ah ! le voici : c’est que, malgré le ton badin que j’ai pris tantôt, je serais très fâché qu’elle t’aimât ; c’est que, sans autre raisonnement, je te défends de t’adresser davantage à elle ;

MARIO

non pas dans le fond que je craigne qu’elle t’aime, elle me paraît avoir le cœur trop haut pour cela ; mais c’est qu’il me déplaît à moi d’avoir Bourguignon pour rival.

DORANTE

Ma foi, je vous crois ; car Bourguignon, tout Bourguignon qu’il est, n’est pas même content que vous soyez le sien.

MARIO

Il prendra patience.

DORANTE

Il faudra bien ; mais, monsieur, vous l’aimez donc beaucoup ?

MARIO

Assez pour m’attacher sérieusement à elle dès que j’aurai pris de certaines mesures. Comprends-tu ce que cela signifie ?

DORANTE

Oui, je crois que je suis au fait ; et sur ce pied-là vous êtes aimé, sans doute ?

MARIO

Qu’en penses-tu ? Est-ce que je ne vaux pas la peine de l’être ?

DORANTE

Vous ne vous attendez pas à être loué par vos propres rivaux, peut-être ?

MARIO

La réponse est de bon sens, je te la pardonne ; mais je suis bien mortifié de ne pouvoir pas dire qu’on m’aime, et je ne le dis pas pour t’en rendre compte, comme tu le crois bien ; mais c’est qu’il faut dire la vérité.

DORANTE

Vous m’étonnez, monsieur ; Lisette ne sait donc pas vos desseins ?

MARIO

Lisette sait tout le bien que je lui veux et n’y paraît pas sensible ; mais j’espère que la raison me gagnera son cœur. Adieu, retire-toi sans bruit.

MARIO

Son indifférence pour moi, malgré tout ce que je lui offre, doit te consoler du sacrifice que tu me feras… Ta livrée n’est pas propre à faire pencher la balance en ta faveur, et tu n’es pas fait pour lutter contre moi.

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