Scène

Acte II, scène 9

Par Marivaux

Dorante revient se plaindre de la froideur qu’on lui montre. Silvia lui demande d’abord de cesser le tutoiement, puis lui déclare qu’elle ne le hait ni ne l’aime et ne l’aimera jamais ; il la supplie de le répéter jusqu’à l’en convaincre, et tombe à genoux.

C’est le deuxième grand duo de la pièce, plus douloureux que le premier. Chacun se débat contre un sentiment que sa condition supposée interdit, et les protestations d’indifférence servent d’aveux. L’entrée silencieuse de deux témoins, à la dernière ligne, transforme l’instant en piège.

49 répliques en prose, dont plusieurs longs développements pour Silvia. La longueur en fait un morceau exigeant : il se mémorise par mouvements, du refus poli à la supplication. Extrait très demandé en duo mixte, souvent présenté avec la scène qui l’interrompt.

Chapitre : Acte II

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DORANTE

Lisette, quelque éloignement que tu aies pour moi, je suis forcé de te parler ; je crois que j’ai à me plaindre de toi.

SILVIA

Bourguignon, ne nous tutoyons plus, je t’en prie.

DORANTE

Comme tu voudras.

SILVIA

Tu n’en fais pourtant rien.

DORANTE

Ni toi non plus ; tu me dis : je t’en prie.

SILVIA

C’est que cela m’est échappé.

DORANTE

Eh bien, crois-moi, parlons comme nous pourrons ; ce n’est pas la peine de nous gêner pour le peu de temps que nous avons à nous voir.

SILVIA

Est-ce que ton maître s’en va ? Il n’y aurait pas grande perte.

DORANTE

Ni à moi non plus, n’est-il pas vrai ? J’achève ta pensée.

SILVIA

Je l’achèverais bien moi-même, si j’en avais envie ; mais je ne songe pas à toi.

DORANTE

Et moi, je ne te perds point de vue.

SILVIA

Tiens, Bourguignon, une bonne fois pour toutes, demeure, va-t’en, reviens, tout cela doit m’être indifférent, et me l’est en effet ; je ne te veux ni bien ni mal ;

SILVIA

je ne te hais, ni ne t’aime, ni ne t’aimerai, à moins que l’esprit ne me tourne. Voilà mes dispositions ; ma raison ne m’en permet point d’autres, et je devrais me dispenser de te le dire.

DORANTE

Mon malheur est inconcevable. Tu m’ôtes peut-être tout le repos de ma vie.

SILVIA

Quelle fantaisie il s’est allé mettre dans l’esprit ! Il me fait de la peine. Reviens à toi. Tu me parles, je te réponds ; c’est beaucoup, c’est trop même ;

SILVIA

tu peux m’en croire, et, si tu étais instruit, en vérité, tu serais content de moi ; tu me trouverais d’une bonté sans exemple, d’une bonté que je blâmerais dans une autre. Je ne me la reproche pourtant pas ;

SILVIA

le fond de mon cœur me rassure, ce que je fais est louable. C’est par générosité que je te parle ; mais il ne faut pas que cela dure ;

SILVIA

ces générosités-là ne sont bonnes qu’en passant, et je ne suis pas faite pour me rassurer toujours sur l’innocence de mes intentions ; à la fin, cela ne ressemblerait plus à rien. Ainsi, finissons, Bourguignon ;

SILVIA

finissons, je t’en prie. Qu’est-ce que cela signifie ? c’est se moquer ; allons, qu’il n’en soit plus parlé.

DORANTE

Ah ! ma chère Lisette, que je souffre !

SILVIA

Venons à ce que tu voulais me dire. Tu te plaignais de moi quand tu es entré ; de quoi était-il question ?

DORANTE

De rien, d’une bagatelle ; j’avais envie de te voir, et je crois que je n’ai pris qu’un prétexte.

SILVIA

Que dire à cela ? Quand je m’en fâcherais, il n’en serait ni plus ni moins.

DORANTE

Ta maîtresse, en partant, a paru m’accuser de t’avoir parlé au désavantage de mon maître.

SILVIA

Elle se l’imagine ; et, si elle t’en parle encore, tu peux le nier hardiment ; je me charge du reste.

DORANTE

Eh, ce n’est pas cela qui m’occupe !

SILVIA

Si tu n’as que cela à me dire, nous n’avons plus que faire ensemble.

DORANTE

Laisse-moi du moins le plaisir de te voir.

SILVIA

Le beau motif qu’il me fournit là ! J’amuserai la passion de Bourguignon ! Le souvenir de tout ceci me fera bien rire un jour.

DORANTE

Tu me railles, tu as raison ; je ne sais ce que je dis, ni ce que je te demande. Adieu.

SILVIA

Adieu, tu prends le bon parti… Mais, à propos de tes adieux, il me reste encore une chose à savoir. Vous partez, m’as-tu dit ; cela est-il sérieux ?

DORANTE

Pour moi il faut que je parte ou que la tête me tourne.

SILVIA

Je ne t’arrêtais pas pour cette réponse-là, par exemple.

DORANTE

Et je n’ai fait qu’une faute ; c’est de n’être pas parti dès que je t’ai vue.

SILVIA

J’ai besoin à tout moment d’oublier que je l’écoute.

DORANTE

Si tu savais, Lisette, l’état où je me trouve…

SILVIA

Oh ! il n’est pas si curieux à savoir que le mien, je t’en assure.

DORANTE

Que peux-tu me reprocher ? Je ne me propose pas de te rendre sensible.

SILVIA

Il ne faudrait pas s’y fier.

DORANTE

Et que pourrais-je espérer en tâchant de me faire aimer ? Hélas ! quand même je posséderais ton cœur…

SILVIA

Que le ciel m’en préserve ! quand tu le posséderais, tu ne le saurais pas ; et je ferais si bien que je ne le saurais pas moi-même. Tenez, quelle idée il lui vient là !

DORANTE

Il est donc bien vrai que tu ne me hais, ni ne m’aimes, ni ne m’aimeras ?

SILVIA

Sans difficulté.

DORANTE

Sans difficulté ! Qu’ai-je donc de si affreux ?

SILVIA

Rien ; ce n’est pas là ce qui te nuit.

DORANTE

Eh bien ! chère Lisette, dis-le-moi cent fois, que tu ne m’aimeras point.

SILVIA

Oh ! je te l’ai assez dit ; tâche de me croire.

DORANTE

Il faut que je croie ! Désespère une passion dangereuse, sauve-moi des effets que j’en crains ; tu ne me hais, ni ne m’aimes, ni ne m’aimeras ; accable mon cœur de cette certitude-là.

DORANTE

J’agis de bonne foi, donne-moi du secours contre moi-même ; il m’est nécessaire, je te le demande à genoux. ((Il se jette à genoux. Dans ce moment, M. Orgon et Mario entrent et ne disent mot.))

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