Scène

Acte II, scène 12

Par Marivaux

Dorante demande un dernier entretien et finit par tout dire : celui qui passe pour le maître n’est qu’un valet, et c’est lui le véritable prétendu. Silvia encaisse le coup, décide aussitôt de garder son propre secret, et le renvoie en promettant de l’aider.

Le renversement est complet, mais il n’est vu que d’un seul côté. La scène doit se jouer sur deux régimes : la sincérité entière de l’aveu, et le calcul immédiat de celle qui l’écoute. La brève réplique à part qui suit la révélation est l’une des plus fines de la pièce.

39 répliques en prose, très courtes au moment de l’aveu, puis plus amples. La mémorisation est facilitée par la série de questions brèves qui précède la révélation. Duo essentiel de la pièce, souvent travaillé pour l’exercice du secret gardé en scène.

Chapitre : Acte II

Choisis ton rôle pour lancer le mode flashcard :

SILVIA

Ah, que j’ai le cœur serré ! Je ne sais ce qui se mêle à l’embarras où je me trouve ; toute cette aventure-ci m’afflige : je me défie de tous les visages ; je ne suis contente de personne, je ne le suis pas de moi-même.

DORANTE

Ah ! je te cherchais, Lisette.

SILVIA

Ce n’était pas la peine de me trouver, car je te fuis, moi.

DORANTE

Arrête donc, Lisette ; j’ai à te parler pour la dernière fois ; il s’agit d’une chose de conséquence qui regarde tes maîtres.

SILVIA

Va la dire à eux-mêmes ; je ne te vois jamais que tu ne me chagrines ; laisse-moi.

DORANTE

Je t’en offre autant ; mais écoute-moi, te dis-je ; tu vas voir les choses bien changer de face par ce que je te vais dire.

SILVIA

Eh bien, parle donc ; je t’écoute, puisqu’il est arrêté que ma complaisance pour toi sera éternelle.

DORANTE

Me promets-tu le secret ?

SILVIA

Je n’ai jamais trahi personne.

DORANTE

Tu ne dois la confidence que je vais te faire, qu’à l’estime que j’ai pour toi.

SILVIA

Je le crois ; mais tâche de m’estimer sans me le dire, car cela sent le prétexte.

DORANTE

Tu te trompes, Lisette ; tu m’as promis le secret ; achevons. Tu m’as vu dans de grands mouvements ; je n’ai pu me défendre de t’aimer.

SILVIA

Nous y voilà ; je me défendrai bien de t’entendre, moi ; adieu.

DORANTE

Reste ; ce n’est plus Bourguignon qui te parle.

SILVIA

Eh ! qui es-tu donc ?

DORANTE

Ah, Lisette ! C’est ici où tu vas juger des peines qu’a dû ressentir mon cœur.

SILVIA

Ce n’est pas à ton cœur que je parle, c’est à toi.

DORANTE

Personne ne vient-il ?

SILVIA

Non.

DORANTE

L’état où sont toutes les choses me force à te le dire, je suis trop honnête homme pour n’en pas arrêter le cours.

SILVIA

Soit.

DORANTE

Sache que celui qui est avec ta maîtresse n’est pas ce qu’on pense.

SILVIA

Qui est-il donc ?

DORANTE

Un valet.

SILVIA

Après ?

DORANTE

C’est moi qui suis Dorante

SILVIA

Ah ! je vois clair dans mon cœur.

DORANTE

Je voulais sous cet habit pénétrer un peu ce que c’était que ta maîtresse, avant de l’épouser. Mon père, en partant, me permit ce que j’ai fait, et l’événement m’en paraît un songe.

DORANTE

Je hais la maîtresse dont je devais être l’époux, et j’aime la suivante qui ne devait trouver en moi qu’un nouveau maître. Que faut-il que je fasse à présent ?

DORANTE

Je rougis pour elle de le dire, mais ta maîtresse a si peu de goût qu’elle est éprise de mon valet au point qu’elle l’épousera si on la laisse faire. Quel parti prendre ?

SILVIA

Cachons-lui qui je suis… (Haut.) Votre situation est neuve assurément ! Mais, monsieur, je vous fais d’abord mes excuses de tout ce que mes discours ont pu avoir d’irrégulier dans nos entretiens.

DORANTE

Tais-toi, Lisette ; tes excuses me chagrinent, elles me rappellent la distance qui nous sépare, et ne me la rendent que plus douloureuse.

SILVIA

Votre penchant pour moi est-il si sérieux ? M’aimez-vous jusque-là ?

DORANTE

Au point de renoncer à tout engagement puisqu’il ne m’est pas permis d’unir mon sort au tien ; et, dans cet état, la seule douceur que je pouvais goûter, c’était de croire que tu ne me haïssais pas.

SILVIA

Un cœur qui m’a choisie dans la condition où je suis est assurément bien digne qu’on l’accepte, et je le payerais volontiers du mien si je ne craignais pas de le jeter dans un engagement qui lui ferait tort.

DORANTE

N’as-tu pas assez de charmes, Lisette ? y ajoutes-tu encore la noblesse avec laquelle tu me parles ?

SILVIA

J’entends quelqu’un. Patientez encore sur l’article de votre valet ; les choses n’iront pas si vite ; nous nous reverrons, et nous chercherons les moyens de vous tirer d’affaire.

DORANTE

Je suivrai tes conseils. (Il sort.)

SILVIA

Allons, j’avais grand besoin que ce fût là Dorante.

Toutes les scènes