Scène

Acte III, scène 6

Par Marivaux

Le couple de domestiques se retrouve pour conclure. Lisette annonce qu’elle a l’aveu de son père, Arlequin demande sa main sur-le-champ, puis chacun cherche à préparer l’autre à une révélation fâcheuse avant de se découvrir enfin pour ce qu’il est.

Le mouvement est celui d’un double aveu qui se dérobe : on annonce longuement une mauvaise nouvelle, on tourne autour, on la lâche, et la déception se change aussitôt en soulagement. La scène finit sur un pacte de silence. Les interprètes doivent doser les précautions, qui font ici tout le comique.

59 répliques en prose : c’est la scène la plus fournie de la pièce, mais faite de très courtes reparties. La mémorisation est moins difficile qu’il n’y paraît, l’échange progressant par paliers réguliers. Duo comique de référence, à découper en trois mouvements pour le travail.

Chapitre : Acte III

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ARLEQUIN

Enfin, ma reine, je vous vois et je ne vous quitte plus ; car j’ai trop pitié d’avoir manqué de votre présence, et j’ai cru que vous esquiviez la mienne.

LISETTE

Il faut vous avouer, monsieur, qu’il en était quelque chose.

ARLEQUIN

Comment donc, ma chère âme, élixir de mon cœur, avez-vous entrepris la fin de ma vie ?

LISETTE

Non, mon cher ; la durée m’en est trop précieuse.

ARLEQUIN

Ah ! que ces paroles me fortifient !

LISETTE

Et vous ne devez point douter de ma tendresse.

ARLEQUIN

Je voudrais bien pouvoir baiser ces petits mots-là, et les cueillir sur votre bouche avec la mienne.

LISETTE

Mais vous me pressiez sur notre mariage, et mon père ne m’avait pas encore permis de vous répondre ; je viens de lui parler, et j’ai son aveu pour vous dire que vous pouvez lui demander ma main quand vous voudrez.

ARLEQUIN

Avant que je la demande à lui, souffrez que je la demande à vous ; je veux lui rendre mes grâces de la charité qu’elle aura de vouloir bien entrer dans la mienne qui en est véritablement indigne.

LISETTE

Je ne refuse pas de vous la prêter un moment, à condition que vous la prendrez pour toujours.

ARLEQUIN

Chère petite main rondelette et potelée, je vous prends sans marchander. Je ne suis pas en peine de l’honneur que vous me ferez ; il n’y a que celui que je vous rendrai qui m’inquiète

LISETTE

Vous m’en rendrez plus qu’il ne m’en faut.

ARLEQUIN

Ah ! que nenni ; vous ne savez pas cette arithmétique-là aussi bien que moi.

LISETTE

Je regarde pourtant votre amour comme un présent du ciel.

ARLEQUIN

Le présent qu’il vous a fait ne le ruinera pas ; il est bien mesquin.

LISETTE

Je ne le trouve que trop magnifique.

ARLEQUIN

C’est que vous ne le voyez pas au grand jour.

LISETTE

Vous ne sauriez croire combien votre modestie m’embarrasse.

ARLEQUIN

Ne faites point dépense d’embarras ; je serais bien effronté, si je n’étais modeste.

LISETTE

Enfin, monsieur, faut-il vous dire que c’est moi que votre tendresse honore ?

ARLEQUIN

Aïe ! aïe ! je ne sais plus où me mettre.

LISETTE

Encore une fois, monsieur, je me connais.

ARLEQUIN

Eh ! je me connais bien aussi, et je n’ai pas là une fameuse connaissance ; ni vous non plus, quand vous l’aurez faite ; mais, c’est là le diable que de me connaître ; vous ne vous attendez pas au fond du sac.

LISETTE

Tant d’abaissement n’est pas naturel ! (Haut.) D’où vient me dites-vous cela ?

ARLEQUIN

Eh ! voilà où gît le lièvre.

LISETTE

Mais encore ? vous m’inquiétez. Est-ce que vous n’êtes pas ?…

ARLEQUIN

Aïe ! aïe ! vous m’ôtez ma couverture.

LISETTE

Sachons de quoi il s’agit.

ARLEQUIN

Préparons un peu cette affaire-là… (Haut.) Madame, votre amour est-il d’une constitution bien robuste ? Soutiendra-t-il bien la fatigue que je vais lui donner ? Un mauvais gîte lui fait-il peur ?

ARLEQUIN

Je vais le loger petitement.

LISETTE

Ah ! tirez-moi d’inquiétude. En un mot, qui êtes-vous ?

ARLEQUIN

Je suis… N’avez-vous jamais vu de fausse monnaie ? savez-vous ce que c’est qu’un louis d’or faux ? Eh bien, je ressemble assez à cela.

LISETTE

Achevez donc. Quel est votre nom ?

ARLEQUIN

Mon nom ? (À part.) Lui dirai-je que je m’appelle Arlequin ? Non ; cela rime trop avec coquin.

LISETTE

Eh bien !

ARLEQUIN

Ah dame ! il y a un peu à tirer ici ! Haïssez-vous la qualité de soldat ?

LISETTE

Qu’appelez-vous un soldat ?

ARLEQUIN

Oui, par exemple, un soldat d’antichambre.

LISETTE

Un soldat d’antichambre ! Ce n’est donc point Dorante à qui je parle enfin ?

ARLEQUIN

C’est lui qui est mon capitaine.

LISETTE

Faquin !

ARLEQUIN

Je n’ai pu éviter la rime.

LISETTE

Mais voyez ce magot ; tenez !

ARLEQUIN

La jolie culbute que je fais là !

LISETTE

Il y a une heure que je lui demande grâce, et que je m’épuise en humilités pour cet animal-là.

ARLEQUIN

Hélas ! madame, si vous préfériez l’amour à la gloire, je vous ferais bien autant de profit qu’un monsieur.

LISETTE

Ah ! ah ! ah ! je ne saurais pourtant m’empêcher d’en rire, avec sa gloire ! et il n’y a plus que ce parti-là à prendre… Va, va, ma gloire te pardonne ; elle est de bonne composition.

ARLEQUIN

Tout de bon, charitable dame ! Ah ! que mon amour vous promet de reconnaissance !

LISETTE

Touche là, Arlequin ; je suis prise pour dupe. Le soldat d’antichambre de monsieur vaut bien la coiffeuse de madame.

ARLEQUIN

La coiffeuse de madame !

LISETTE

C’est mon capitaine, ou l’équivalent.

ARLEQUIN

Masque !

LISETTE

Prends ta revanche.

ARLEQUIN

Mais voyez cette magotte, avec qui, depuis une heure, j’entre en confusion de ma misère !

LISETTE

Venons au fait. M’aimes-tu ?

ARLEQUIN

Pardi ! oui. En changeant de nom tu n’as pas changé de visage, et tu sais bien que nous nous sommes promis fidélité en dépit de toutes les fautes d’orthographe.

LISETTE

Va, le mal n’est pas grand, consolons-nous ; ne faisons semblant de rien, et n’apprêtons point à rire. Il y a apparence que ton maître est encore dans l’erreur à l’égard de ma maîtresse ; ne l’avertis de rien ;

LISETTE

laissons les choses comme elles sont. Je crois que le voici qui entre. Monsieur, je suis votre servante.

ARLEQUIN

Et moi votre valet, madame. (Riant.) Ah ! ah ! ah !

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