Scène

Acte II, scène 7

Par Marivaux

Restées seules, les deux femmes s’affrontent. Silvia ordonne qu’on écarte le prétendu ; Lisette répond que son père le lui a défendu, puis suggère qu’un certain valet pourrait bien être à l’origine de tant de dégoût.

La scène fait basculer la pièce du jeu au malaise. Sous le prétexte du service, la servante dit tout haut ce que sa maîtresse se refuse à penser, et l’attaque touche si juste que Silvia s’emporte au-delà de toute mesure. Les interprètes doivent tenir une insolence mesurée d’un côté, une panique de l’autre.

33 répliques en prose, avec un dialogue nerveux qui se resserre à mesure que la colère monte. La mémorisation demande de suivre l’escalade plus que les mots eux-mêmes. Duo féminin très intéressant à travailler, parce qu’il change complètement de registre en cours de route.

Chapitre : Acte II

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SILVIA

Je vous trouve admirable de ne pas le renvoyer tout d’un coup et de me faire essuyer les brutalités de cet animal-là.

LISETTE

Pardi ! madame, je ne puis pas jouer deux rôles à la fois ; il faut que je paraisse ou la maîtresse ou la suivante, que j’obéisse ou que j’ordonne.

SILVIA

Fort bien ; mais puisqu’il n’y est plus, écoutez-moi comme votre maîtresse. Vous voyez bien que cet homme-là ne me convient point.

LISETTE

Vous n’avez pas eu le temps de l’examiner beaucoup.

SILVIA

Êtes-vous folle avec votre examen ? Est-il nécessaire de le voir deux fois pour juger du peu de convenance ? En un mot je n’en veux point. Apparemment mon père n’approuve pas la répugnance qu’il me voit ;

SILVIA

car il me fuit et ne me dit mot. Dans cette conjoncture, c’est à vous à me tirer tout doucement d’affaire, en témoignant adroitement à ce jeune homme que vous n’êtes pas dans le goût de l’épouser.

LISETTE

Je ne saurais, madame.

SILVIA

Vous ne sauriez ? Et qu’est-ce qui vous en empêche ?

LISETTE

Monsieur Orgon me l’a défendu.

SILVIA

Il vous l’a défendu ! Mais je ne reconnais point mon père à ce procédé-là !

LISETTE

Positivement défendu.

SILVIA

Eh bien, je vous charge de lui dire mes dégoûts et de l’assurer qu’ils sont invincibles ; je ne saurais me persuader qu’après cela il veuille pousser les choses plus loin.

LISETTE

Mais, madame, le futur, qu’a-t-il donc de si désagréable, de si rebutant ?

SILVIA

Il me déplaît, vous dis-je, et votre peu de zèle aussi.

LISETTE

Donnez-vous le temps de voir ce qu’il est ; voilà tout ce qu’on vous demande.

SILVIA

Je le hais assez, sans prendre du temps pour le haïr davantage.

LISETTE

Son valet, qui fait l’important, ne vous aurait-il point gâté l’esprit sur son compte ?

SILVIA

Hum ! la sotte ! son valet a bien affaire ici !

LISETTE

C’est que je me méfie de lui, car il est raisonneur.

SILVIA

Finissez vos portraits ; on n’en a que faire. J’ai soin que ce valet me parle peu, et dans le peu qu’il m’a dit, il ne m’a jamais rien dit que de très sage.

LISETTE

Je crois qu’il est homme à vous avoir conté des histoires maladroites pour faire briller son bel esprit.

SILVIA

Mon déguisement ne m’expose-t-il pas à m’entendre dire de jolies choses ? À qui en avez-vous ? D’où vous vient la manie d’imputer à ce garçon une répugnance à laquelle il n’a point de part ?

SILVIA

Car enfin, vous m’obligez à le justifier ; il n’est pas question de le brouiller avec son maître ni d’en faire un fourbe, pour me faire une imbécile, moi, qui écoute ses histoires.

LISETTE

Oh ! madame, dès que vous le défendez sur ce ton-là, et que cela va jusqu’à vous fâcher, je n’ai plus rien à dire.

SILVIA

Dès que je vous le défends sur ce ton-là ! Qu’est-ce que c’est que le ton dont vous dites cela vous-même ? Qu’entendez-vous par ce discours ? Que se passe-t-il dans votre esprit ?

LISETTE

Je dis, madame, que je ne vous ai jamais vue comme vous êtes et que je ne conçois rien à votre aigreur. Eh bien, si ce valet n’a rien dit, à la bonne heure ; il ne faut pas vous emporter pour le justifier ;

LISETTE

je vous crois, voilà qui est fini ; je ne m’oppose pas à la bonne opinion que vous en avez, moi.

SILVIA

Voyez-vous le mauvais esprit ! comme elle tourne les choses ! Je me sens dans une indignation… qui… va jusqu’aux larmes.

LISETTE

En quoi donc, madame ? Quelle finesse entendez-vous à ce que je dis ?

SILVIA

Moi, j’y entends finesse ! moi, je vous querelle pour lui ! j’ai bonne opinion de lui ! Vous me manquez de respect jusque-là ! Bonne opinion, juste ciel ! bonne opinion ! Que faut-il que je réponde à cela ?

SILVIA

Qu’est-ce que cela veut dire ? À qui parlez-vous ? Qui est-ce qui est à l’abri de ce qui m’arrive ? Où en sommes-nous ?

LISETTE

Je n’en sais rien ; mais je ne reviendrai de longtemps de la surprise où vous me jetez.

SILVIA

Elle a des façons de parler qui me mettent hors de moi. Retirez-vous, vous m’êtes insupportable ; laissez-moi ; je prendrai d’autres mesures.

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