Scène

Acte I, scène 6

Par Marivaux

Première rencontre. Le maître déguisé en valet se présente sous le nom de Bourguignon, la maîtresse déguisée en suivante répond sous le nom de sa femme de chambre, et le père et le frère s’amusent à leur imposer le tutoiement des domestiques.

Tout se joue sur un malentendu que deux témoins entretiennent volontairement. Mario feint la jalousie, pousse les deux jeunes gens l’un vers l’autre, et l’échange de galanteries commence sous couvert de familiarité. Les interprètes doivent tenir le trouble sous la plaisanterie : ni l’un ni l’autre ne comprend pourquoi il est si ému.

32 répliques en prose, courtes et enchaînées très vite, à quatre. La mémorisation se fait facilement par unités, mais l’ensemble exige une grande précision de relance : la scène ne tient que par son débit. Passage très joué, souvent choisi pour un travail collectif sur le rythme.

Chapitre : Acte I

DORANTE

Je cherche monsieur Orgon ; n’est-ce pas à lui que j’ai l’honneur de faire la révérence ?

MONSIEUR ORGON

Oui, mon ami, c’est à lui-même.

DORANTE

Monsieur, vous avez sans doute reçu de nos nouvelles ; j’appartiens à monsieur Dorante qui me suit, et qui m’envoie toujours devant, vous assurer de ses respects, en attendant qu’il vous en assure lui-même.

MONSIEUR ORGON

Tu fais ta commission de fort bonne grâce. Lisette, que dis-tu de ce garçon-là ?

SILVIA

Moi, monsieur, je dis qu’il est le bienvenu, et qu’il promet.

DORANTE

Vous avez bien de la bonté ; je fais du mieux qu’il m’est possible.

MARIO

Il n’est pas mal tourné, au moins ; ton cœur n’a qu’à se bien tenir, Lisette.

SILVIA

Mon cœur ! c’est bien des affaires.

DORANTE

Ne vous fâchez pas, mademoiselle ; ce que dit monsieur ne m’en fait point accroire.

SILVIA

Cette modestie-là me plaît ; continuez de même.

MARIO

Fort bien ! Mais il me semble que ce nom de mademoiselle qu’il te donne est bien sérieux. Entre gens comme vous, le style des compliments ne doit pas être si grave ; vous seriez toujours sur le qui-vive ;

MARIO

allons traitez-vous plus commodément. Tu as nom Lisette ; et toi, mon garçon, comment t’appelles-tu ?

DORANTE

Bourguignon, monsieur, pour vous servir.

SILVIA

Eh bien, Bourguignon, soit !

DORANTE

Va donc pour Lisette ; je n’en serai pas moins votre serviteur.

MARIO

Votre serviteur ! ce n’est point encore là votre jargon ; c’est ton serviteur qu’il faut dire.

MONSIEUR ORGON

Ah ! ah ! ah ! ah !

SILVIA

Vous me jouez, mon frère.

DORANTE

À l’égard du tutoiement, j’attends les ordres de Lisette.

SILVIA

Voilà la glace rompue ! Fais comme tu voudras, Bourguignon, puisque cela divertit ces messieurs.

DORANTE

Je t’en remercie, Lisette, et je réponds sur-le-champ à l’honneur que tu me fais.

MONSIEUR ORGON

Courage, mes enfants ; si vous commencez à vous aimer, vous voilà débarrassés des cérémonies.

MARIO

Oh ! doucement ; s’aimer, c’est une autre affaire ; vous ne savez peut-être pas que j’en veux au cœur de Lisette, moi qui vous parle. Il est vrai qu’il m’est cruel ;

MARIO

mais je ne veux pas que Bourguignon aille sur mes brisées.

SILVIA

Oui ! le prenez-vous sur ce ton-là ? Et moi, je veux que Bourguignon m’aime.

DORANTE

Tu te fais tort de dire je veux, belle Lisette ; tu n’as pas besoin d’ordonner pour être servie.

MARIO

Monsieur Bourguignon, vous avez pillé cette galanterie-là quelque part.

DORANTE

Vous avez raison, monsieur ; c’est dans ses yeux que je l’ai prise.

MARIO

Tais-toi, c’est encore pis ; je te défends d’avoir tant d’esprit.

SILVIA

Il ne l’a pas à vos dépens ; et, s’il en trouve dans mes yeux, il n’a qu’à prendre.

MONSIEUR ORGON

Mon fils, vous perdrez votre procès ; retirons-nous. Dorante va venir, allons le dire à ma fille ; et vous, Lisette, montrez à ce garçon l’appartement de son maître. Adieu, Bourguignon.

DORANTE

Monsieur, vous me faites trop d’honneur.

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