Scène
Acte III, scène 4
Par Marivaux
L’épreuve a réussi et la famille en rit. Silvia avoue enfin sa joie, explique qu’elle espère obtenir une demande en mariage malgré son tablier de servante, et réclame que la victoire soit arrachée plutôt que donnée.
La scène révèle l’exigence du personnage : il ne lui suffit pas d’être aimée, il faut que l’autre aille jusqu’au bout du sacrifice qu’il croit consentir. Monsieur Orgon et Mario nomment cela de l’amour-propre, sans vraiment le condamner. L’interprète doit tenir l’aveu de bonheur et la dureté du projet dans la même parole.
30 répliques en prose, avec plusieurs développements pour Silvia. La mémorisation s’appuie sur la logique du raisonnement, très nette. Scène décisive pour comprendre le personnage, et bon trio de travail sur la comédie de famille, plus tendre que les affrontements précédents.
Chapitre : Acte III
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Si je n’aimais pas cet homme-là, avouons que je serais bien ingrate.
Ah ! ah ! ah ! ah !
De quoi riez-vous, Mario ?
De la colère de Dorante qui sort, et que j’ai obligé de quitter Lisette.
Mais que vous a-t-il dit dans le petit entretien que vous avez eu tête-à-tête avec lui ?
Je n’ai jamais vu d’homme ni plus intrigué, ni de plus mauvaise humeur.
Je ne suis pas fâché qu’il soit la dupe de son propre stratagème ; d’ailleurs à le bien prendre, il n’y a rien de si flatteur ni de plus obligeant pour lui que tout ce que tu as fait jusqu’ici, ma fille ;
mais en voilà assez.
Mais où en est-il précisément, ma sœur ?
Hélas ! mon frère, je vous avoue que j’ai lieu d’être contente.
Hélas ! mon frère, dit-elle. Sentez-vous cette paix douce qui se mêle à ce qu’elle dit ?
Quoi ! ma fille, tu espères qu’il ira jusqu’à t’offrir sa main dans le déguisement où te voilà ?
Oui, mon cher père, je l’espère.
Friponne que tu es ! avec ton cher père, tu ne nous grondes plus à présent, tu nous dis des douceurs.
Vous ne me passez rien.
Ah ! ah ! je prends ma revanche ; tu m’as tantôt chicané sur mes expressions ; il faut bien à mon tour que je badine un peu sur les tiennes ; ta joie est bien aussi divertissante que l’était ton inquiétude.
Vous n’aurez point à vous plaindre de moi, ma fille ; j’acquiesce à tout ce qui vous plaît.
Ah ! monsieur, si vous saviez combien je vous aurai d’obligation ! Dorante et moi, nous sommes destinés l’un à l’autre. Il doit m’épouser ;
si vous saviez combien je lui tiendrai compte de ce qu’il fait aujourd’hui pour moi, combien mon cœur gardera le souvenir de l’excès de tendresse qu’il me montre !
si vous saviez combien tout ceci va rendre notre union aimable ! Il ne pourra jamais se rappeler notre histoire sans m’aimer ; je n’y songerai jamais, que je ne l’aime.
Vous avez fondé notre bonheur pour la vie, en me laissant faire ; c’est un mariage unique ; c’est une aventure dont le seul récit est attendrissant ; c’est le coup de hasard le plus singulier, le plus heureux, le plus…
Ah ! ah ! ah ! que ton cœur a de caquet, ma sœur ! quelle éloquence !
Il faut convenir que le régal que tu te donnes est charmant, surtout si tu achèves.
Cela vaut fait, Dorante est vaincu, j’attends mon captif.
Ses fers seront plus dorés qu’il ne pense ; mais je lui crois l’âme en peine, et j’ai pitié de ce qu’il souffre.
Ce qui lui en coûte à se déterminer ne me le rend que plus estimable. Il pense qu’il chagrinera son père en m’épousant ; il croit trahir sa fortune et sa naissance. Voilà de grands sujets de réflexions ;
je serai charmée de triompher. Mais il faut que j’arrache ma victoire, et non pas qu’il me la donne ; je veux un combat entre l’amour et la raison.
Et que la raison y périsse.
C’est-à-dire que tu veux qu’il sente toute l’étendue de l’impertinence qu’il croira faire. Quelle insatiable vanité d’amour-propre !
Cela, c’est l’amour-propre d’une femme ; et il est tout des plus unis.