Scène

Acte III, scène 5

Par Marivaux

Lisette vient réclamer son dû : elle a fait la conquête qu’on lui avait permise et demande si sa maîtresse lui cède définitivement le prétendu. Tous y consentent, à une condition — qu’elle lui apprenne enfin qui elle est vraiment.

La scène règle une affaire secondaire avec un sérieux comique, en langage de métier : une tête bien conditionnée, un chef-d’œuvre à finir. Chacun donne son accord tour à tour, ce qui produit un effet de chœur. Les interprètes doivent tenir la vivacité d’une transaction menée tambour battant.

16 répliques en prose, brèves, à quatre voix. La mémorisation est rapide et la scène se monte en peu de répétitions. Utile comme charnière du troisième acte : elle libère le plateau pour le double aveu des domestiques qui suit immédiatement.

Chapitre : Acte III

MONSIEUR ORGON

Paix, voici Lisette ; voyons ce qu’elle nous veut.

LISETTE

Monsieur, vous m’avez dit tantôt que vous m’abandonniez Dorante, que vous livriez sa tête à ma discrétion ; je vous ai pris au mot ; j’ai travaillé comme pour moi, et vous verrez de l’ouvrage bien fait ;

LISETTE

allez, c’est une tête bien conditionnée. Que voulez-vous que j’en fasse à présent ? Madame me le cède-t-elle ?

MONSIEUR ORGON

Ma fille, encore une fois n’y prétendez-vous rien ?

SILVIA

Non, je te le donne, Lisette ; je te remets tous mes droits, et pour dire comme toi, je ne prendrai jamais de part à un cœur que je n’aurai pas conditionné moi-même.

LISETTE

Quoi ! vous voulez bien que je l’épouse ? Monsieur le veut bien aussi ?

MONSIEUR ORGON

Oui ; qu’il s’accommode ! pourquoi t’aime-t-il ?

MARIO

J’y consens aussi, moi.

LISETTE

Moi aussi, et je vous en remercie tous.

MONSIEUR ORGON

Attends, j’y mets pourtant une petite restriction ; c’est qu’il faudrait, pour nous disculper de ce qui arrivera, que tu lui dises un peu qui tu es.

LISETTE

Mais si je le lui dis un peu, il le saura tout à fait.

MONSIEUR ORGON

Eh bien, cette tête en si bon état ne soutiendra-t-elle pas cette secousse-là ? Je ne le crois pas de caractère à s’effaroucher là-dessus.

LISETTE

Le voici qui me cherche ; ayez donc la bonté de me laisser le champ libre ; il s’agit ici de mon chef-d’œuvre.

MONSIEUR ORGON

Cela est juste ; retirons-nous.

SILVIA

De tout mon cœur.

MARIO

Allons.

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