Scène

Acte II, scène 11

Par Marivaux

Monsieur Orgon et Mario pressent Silvia de s’expliquer sur son aversion pour le prétendu et lui suggèrent qu’un valet y est pour quelque chose. Elle se défend pied à pied, s’emporte, et n’obtient qu’un délai avant de pouvoir refuser.

La scène est un interrogatoire déguisé en conversation de famille. Chaque dénégation trahit Silvia un peu plus, et son frère pousse l’avantage en lui prédisant qu’elle épousera celui qu’elle prétend haïr. L’interprète doit tenir une mauvaise foi qui se sait telle, ce qui rend le passage aussi drôle que pénible.

49 répliques en prose, entrecoupées de développements plus longs. C’est l’une des scènes les plus fournies de l’acte : elle se mémorise par étapes, chaque accusation appelant sa défense. Excellent trio pour travailler l’ironie et la pression exercée sur un personnage qui ne peut pas dire la vérité.

Chapitre : Acte II

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MONSIEUR ORGON

Eh bien, Silvia, vous ne nous regardez pas ; vous avez l’air tout embarrassé.

SILVIA

Moi, mon père ! et où serait le motif de mon embarras ? Je suis, grâce au ciel, comme à mon ordinaire ; je suis fâchée de vous dire que c’est une idée.

MARIO

Il y a quelque chose, ma sœur, il y a quelque chose.

SILVIA

Quelque chose dans votre tête, à la bonne heure, mon frère ; mais, dans la mienne, il n’y a que l’étonnement de ce que vous dites.

MONSIEUR ORGON

C’est donc ce garçon qui vient de sortir qui t’inspire cette extrême antipathie que tu as pour son maître ?

SILVIA

Qui ? le domestique de Dorante ?

MONSIEUR ORGON

Le galant Bourguignon.

SILVIA

Le galant Bourguignon, dont je ne savais pas l’épithète, ne me parle pas de lui.

MONSIEUR ORGON

Cependant, on prétend que c’est lui qui le détruit auprès de toi, et c’est sur quoi j’étais bien aise de te parler.

SILVIA

Ce n’est pas la peine, mon père ; personne au monde que son maître ne m’a donné l’aversion naturelle que j’ai pour lui.

MARIO

Ma foi ! tu as beau dire, ma sœur ; elle est trop forte pour être si naturelle, et quelqu’un y a aidé.

SILVIA

Avec quel air mystérieux vous me dites cela, mon frère ! Et qui est donc ce quelqu’un qui y a aidé ? Voyons.

MARIO

Dans quelle humeur es-tu, ma sœur ? Comme tu t’emportes !

SILVIA

C’est que je suis bien lasse de mon personnage, et je me serais déjà démasquée, si je n’avais pas craint de fâcher mon père.

MONSIEUR ORGON

Gardez-vous-en bien, ma fille ; je viens ici pour vous le recommander.

MONSIEUR ORGON

Puisque j’ai eu la complaisance de vous permettre votre déguisement, il faut, s’il vous plaît, que vous ayez celle de suspendre votre jugement sur Dorante, et de voir si l’aversion qu’on vous a donnée pour lui est légitime.

SILVIA

Vous ne m’écoutez donc point, mon père ? Je vous dis qu’on ne me l’a point donnée.

MARIO

Quoi ! ce babillard qui vient de sortir ne t’a pas un peu dégoûtée de lui ?

SILVIA

Que vos discours sont désobligeants ! m’a dégoûtée de lui ! dégoûtée ! J’essuie des expressions bien étranges ; je n’entends plus que des choses inouïes, qu’un langage inconcevable ;

SILVIA

j’ai l’air embarrassé, il y a quelque chose ; et puis c’est le galant Bourguignon qui m’a dégoûtée. C’est tout ce qu’il vous plaira, mais je n’y entends rien.

MARIO

Pour le coup, c’est toi qui es étrange. À qui en as-tu donc ? D’où vient que tu es si fort sur le qui-vive ? Dans quelle idée nous soupçonnes-tu ?

SILVIA

Courage, mon frère ! Par quelle fatalité aujourd’hui ne pouvez-vous me dire un mot qui ne me choque ? Quel soupçon voulez-vous qui me vienne ? Avez-vous des visions ?

MONSIEUR ORGON

Il est vrai que tu es si agitée que je ne te reconnais point non plus. Ce sont apparemment ces mouvements-là qui sont cause que Lisette nous a parlé comme elle a fait.

MONSIEUR ORGON

Elle accusait ce valet de ne t’avoir pas entretenue à l’avantage de son maître, et, « madame, nous a-t-elle dit, l’a défendu contre moi avec tant de colère que j’en suis encore toute surprise ».

MONSIEUR ORGON

C’est sur ce mot de surprise que nous l’avons querellée ; mais ces gens-là ne savent pas la conséquence d’un mot.

SILVIA

L’impertinente ! y a-t-il rien de plus haïssable que cette fille-là ? J’avoue que je me suis fâchée par un esprit de justice pour ce garçon.

MARIO

Je ne vois point de mal à cela.

SILVIA

Y a-t-il rien de plus simple ? Quoi !

SILVIA

parce que je suis équitable, que je veux qu’on ne nuise à personne, que je veux sauver un domestique du tort qu’on peut lui faire auprès de son maître, on dit que j’ai des emportements, des fureurs dont on est surprise !

SILVIA

Un moment après un mauvais esprit raisonne ; il faut se fâcher, il faut la faire taire, et prendre mon parti contre elle, à cause de la conséquence de ce qu’elle dit ! Mon parti !

SILVIA

J’ai donc besoin qu’on me défende, qu’on me justifie ! On peut donc mal interpréter ce que je fais ! Mais que fais-je ? de quoi m’accuse-t-on ? Instruisez-moi, je vous en conjure ; cela est sérieux. Me joue-t-on ?

SILVIA

se moque-t-on de moi ? Je ne suis pas tranquille.

MONSIEUR ORGON

Doucement donc.

SILVIA

Non, monsieur, il n’y a point de douceur qui tienne. Comment donc ! des surprises, des conséquences ! Eh ! qu’on s’explique ! que veut-on dire ? On accuse ce valet, et on a tort ;

SILVIA

vous vous trompez tous, Lisette est une folle, il est innocent, et voilà qui est fini. Pourquoi donc m’en reparler encore ? Je suis outrée !

MONSIEUR ORGON

Tu te retiens, ma fille ; tu aurais grande envie de me quereller aussi. Mais, faisons mieux ; il n’y a que ce valet qui est suspect ici, Dorante n’a qu’à le chasser.

SILVIA

Quel malheureux déguisement ! Surtout que Lisette ne m’approche pas ; je la hais plus que Dorante.

MONSIEUR ORGON

Tu la verras, si tu veux ; mais tu dois être charmée que ce garçon s’en aille ; car il t’aime, et cela t’importune assurément.

SILVIA

Je n’ai point à m’en plaindre ; il me prend pour une suivante, et il me parle sur ce ton-là ; mais il ne me dit pas ce qu’il veut, j’y mets bon ordre.

MARIO

Tu n’en es pas tant la maîtresse que tu le dis bien.

MONSIEUR ORGON

Ne l’avons-nous pas vu se mettre à genoux malgré toi ? N’as-tu pas été obligée, pour le faire lever, de lui dire qu’il ne te déplaisait pas ?

SILVIA

J’étouffe !

MARIO

Encore a-t-il fallu, quand il t’a demandé si tu l’aimerais, que tu aies tendrement ajouté : « volontiers » ; sans quoi il y serait encore.

SILVIA

L’heureuse apostille, mon frère ! Mais comme l’action m’a déplu, la répétition n’en est pas aimable. Ah çà, parlons sérieusement, quand finira la comédie que vous vous donnez sur mon compte ?

MONSIEUR ORGON

La seule chose que j’exige de toi, ma fille, c’est de ne te déterminer à le refuser qu’avec connaissance de cause. Attends encore ; tu me remercieras du délai que je demande ; je t’en réponds.

MARIO

Tu épouseras Dorante, et même avec inclination, je te le prédis… Mais, mon père, je vous demande grâce pour le valet.

SILVIA

Pourquoi grâce ? et moi, je veux qu’il sorte.

MONSIEUR ORGON

Son maître en décidera ; allons-nous-en.

MARIO

Adieu, adieu ma sœur ; sans rancune !

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