Scène
Acte V, Scène VI
Par Jean Racine
Néron paraît devant sa mère pour la première fois depuis le meurtre. Agrippine l’accuse en face, Narcisse s’interpose pour justifier le crime, et elle comprend alors que la partie est perdue : son fils lui préfère désormais ses affranchis.
La scène s’achève sur la malédiction la plus connue de la pièce, où Agrippine annonce à Néron son avenir de tyran et sa propre mort de sa main. Ce n’est pas une imprécation lyrique : elle décrit ce qu’elle sait de lui, posément, comme un pronostic. L’empereur répond par cinq mots adressés à Narcisse, et ce silence est ce qui rend la prédiction terrible.
18 répliques en alexandrins : des demi-vers échangés au début, puis cinq tirades enchaînées pour Agrippine. Le final se retient bien, car il progresse par étapes chronologiques, du fratricide au matricide. Morceau fréquent en concours pour une comédienne.
Chapitre : Acte V
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Dieux !
Dieux ! Arrêtez, Néron : j’ai deux mots à vous dire. Britannicus est mort : je reconnais les coups ; Je connais l’assassin.
Je connais l’assassin. Et qui, madame ?
Je connais l’assassin. Et qui, madame ? Vous.
Moi ! Voilà les soupçons dont vous êtes capable. Il n’est point de malheur dont je ne sois coupable. Et, si l’on veut, madame, écouter vos discours, Ma main de Claude même aura tranché les jours.
Son fils vous était cher, sa mort peut vous confondre ; Mais des coups du destin je ne puis pas répondre.
Non, non, Britannicus est mort empoisonné ; Narcisse a fait le coup, vous l’avez ordonné.
Madame !… Mais qui peut vous tenir ce langage ?
Eh, seigneur ! ce soupçon vous fait-il tant d’outrage ? Britannicus, madame, eut des desseins secrets Qui vous auraient coûté de plus justes regrets : Il aspirait plus loin qu’à l’hymen de Junie ;
De vos propres bontés il vous aurait punie. Il vous trompait vous-même ; et son cœur offensé Prétendait tôt ou tard rappeler le passé.
Soit donc que malgré vous le sort vous ait servie, Soit qu’instruit des complots qui menaçaient sa vie, Sur ma fidélité César s’en soit remis, Laissez les pleurs, madame, à vos seuls ennemis : Qu’ils mettent ce malheur au rang des plus sinistres : Mais vous…
Mais vous… Poursuis, Néron : avec de tels ministres, Par des faits glorieux tu te vas signaler ; Poursuis. Tu n’as pas fait ce pas pour reculer : Ta main a commencé par le sang de ton frère ;
Je prévois que tes coups viendront jusqu’à ta mère. Dans le fond de ton cœur je sais que tu me hais ; Tu voudras t’affranchir du joug de mes bienfaits.
Mais je veux que ma mort te soit même inutile : Ne crois pas qu’en mourant je te laisse tranquille ; Rome, ce ciel, ce jour que tu reçus de moi, Partout, à tout moment, m’offriront devant toi.
Tes remords te suivront comme autant de furies ; Tu croiras les calmer par d’autres barbaries ; Ta fureur s’irritant soi-même dans son cours, D’un sang toujours nouveau marquera tous tes jours.
Mais j’espère qu’enfin le ciel, las de tes crimes, Ajoutera ta perte à tant d’autres victimes ; Qu’après t’être couvert de leur sang et du mien Tu te verras forcé de répandre le tien ;
Et ton nom paraîtra, dans la race future, Aux plus cruels tyrans une cruelle injure. Voilà ce que mon cœur se présage de toi. Adieu : tu peux sortir.
Adieu : tu peux sortir. Narcisse, suivez-moi.