Scène
Acte IV, Scène III
Par Jean Racine
Néron vient de laisser croire à sa mère qu’il se réconcilie avec Britannicus. Burrhus entre, heureux de cette paix, et reçoit en quelques mots l’aveu du contraire : « J’embrasse mon rival, mais c’est pour l’étouffer. »
Burrhus joue alors tout ce qui lui reste. Il déroule l’enchaînement des crimes à venir, rappelle au prince ses premières années, lui cite ses propres mots — « Je voudrais ne savoir pas écrire » — et finit à genoux, offrant sa mort. Il obtient un sursis, pas une conversion. Le comédien doit tenir la longueur sans plaider : c’est un homme qui argumente pour la vie d’un autre et qui sait que le temps lui manque.
33 répliques en alexandrins, avec une tirade centrale très longue et une indication de jeu (Burrhus se jette aux pieds de Néron). Le morceau se retient par ses étapes — la menace, le souvenir, la supplication — plus que par le détail. Rôle de référence pour un comédien d’âge mûr.
Chapitre : Acte IV
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Que cette paix, seigneur, et ces embrassements Vont offrir à mes yeux de spectacles charmants !
Vous savez si jamais ma voix lui fut contraire, Si de son amitié j’ai voulu vous distraire, Et si j’ai mérité cet injuste courroux.
Je ne vous flatte point, je me plaignais de vous, Burrhus ; je vous ai crus tous deux d’intelligence ; Mais son inimitié vous rend ma confiance. Elle se hâte trop, Burrhus, de triompher ;
J’embrasse mon rival, mais c’est pour l’étouffer.
Quoi, seigneur !
Quoi, seigneur ! C’en est trop ; il faut que sa ruine Me délivre à jamais des fureurs d’Agrippine. Tant qu’il respirera, je ne vis qu’à demi. Elle m’a fatigué de ce nom ennemi ;
Et je ne prétends pas que sa coupable audace Une seconde fois lui promette ma place.
Elle va donc bientôt pleurer Britannicus ?
Avant la fin du jour je ne le craindrai plus.
Et qui de ce dessein vous inspire l’envie ?
Ma gloire, mon amour, ma sûreté, ma vie.
Non, quoi que vous disiez, cet horrible dessein Ne fut jamais, seigneur, conçu dans votre sein.
Burrhus !
Burrhus ! De votre bouche, ô ciel ! puis-je l’apprendre ? Vous-même, sans frémir, avez-vous pu l’entendre ? Songez-vous dans quel sang vous allez vous baigner ? Néron dans tous les cœurs est-il las de régner ?
Que dira-t-on de vous ? quelle est votre pensée ?
Quoi ! toujours enchaîné de ma gloire passée, J’aurai devant les yeux je ne sais quel amour Que le hasard nous donne et nous ôte en un jour ?
Soumis à tous leurs vœux, à mes désirs contraire, Suis-je leur empereur seulement pour leur plaire ?
Eh ! ne suffit-il pas, seigneur, à vos souhaits Que le bonheur public soit un de vos bienfaits ? C’est à vous à choisir, vous êtes encor maître. Vertueux jusqu’ici, vous pouvez toujours l’être ;
Le chemin est tracé, rien ne vous retient plus, Vous n’avez qu’à marcher de vertus en vertus.
Mais si de vos flatteurs vous suivez la maxime, Il vous faudra, seigneur, courir de crime en crime, Soutenir vos rigueurs par d’autres cruautés, Et laver dans le sang vos bras ensanglantés.
Britannicus mourant excitera le zèle De ses amis, tout prêts à prendre sa querelle. Ces vengeurs trouveront de nouveaux défenseurs, Qui, même après leur mort, auront des successeurs ;
Vous allumez un feu qui ne pourra s’éteindre. Craint de tout l’univers, il vous faudra tout craindre, Toujours punir, toujours trembler dans vos projets, Et pour vos ennemis compter tous vos sujets. Ah !
de vos premiers ans l’heureuse expérience Vous fait-elle, seigneur, haïr votre innocence ? Songez-vous au bonheur qui les a signalés ? Dans quel repos, ô ciel ! les avez-vous coulés !
Quel plaisir de penser et de dire en vous-même : « Partout en ce moment on me bénit, on m’aime ; « On ne voit point le peuple à mon nom s’alarmer ; « Le ciel dans tous leurs pleurs ne m’entend point nommer ;
« Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage ; « Je vois voler partout les cœurs à mon passage ! » Tels étaient vos plaisirs. Quel changement, ô dieux !
Le sang le plus abject vous était précieux : Un jour, il m’en souvient, le sénat équitable Vous pressait de souscrire à la mort d’un coupable ; Vous résistiez, seigneur, à leur sévérité ;
Votre cœur s’accusait de trop de cruauté ; Et plaignant les malheurs attachés à l’empire, « Je voudrais, disiez-vous, ne savoir pas écrire.
» Non, ou vous me croirez, ou bien de ce malheur Ma mort m’épargnera la vue et la douleur ; On ne me verra point survivre à votre gloire. Si vous allez commettre une action si noire, ((se jetant aux pieds de Néron.))
Faites percer ce cœur qui n’y peut consentir ; Appelez les cruels qui vous l’ont inspirée ; Qu’ils viennent essayer leur main mal assurée… Mais je vois que mes pleurs touchent mon empereur ;
Je vois que sa vertu frémit de leur fureur. Ne perdez point de temps, nommez-moi les perfides Qui vous osent donner ces conseils parricides ; Appelez votre frère, oubliez dans ses bras…
Ah ! que demandez-vous !
Ah ! que demandez-vous ! Non, il ne vous hait pas, Seigneur ; on le trahit ; je sais son innocence ; Je vous réponds pour lui de son obéissance. J’y cours. Je vais presser un entretien si doux.
Dans mon appartement qu’il m’attende avec vous.