Scène

Acte V, Scène première

Par Jean Racine

L’acte V s’ouvre sur Britannicus, invité au festin de réconciliation et qui n’y voit que du bonheur. Junie l’écoute sans partager sa confiance : elle ne connaît la cour que depuis un jour, mais elle a compris qu’on n’y dit jamais ce qu’on pense.

Le partage est net : lui croit, elle pressent. Elle nomme même le danger — « Mais Narcisse, seigneur, ne vous trahit-il point ? » — sans être écoutée. La tentation serait de jouer le pressentiment comme une prophétie ; il vaut mieux le tenir en inquiétude ordinaire, celle de quelqu’un qui n’a pas d’argument, seulement une intuition juste.

31 répliques en alexandrins, avec plusieurs enchaînements sur un même vers dans la partie centrale. Les tirades sont réparties entre les deux rôles, ce qui en fait un duo équilibré, plus abordable que la grande scène de l’acte III. Souvent monté en atelier, et adapté à un travail de couple.

Chapitre : Acte V

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BRITANNICUS

Oui, madame, Néron, qui l’aurait pu penser ? Dans son appartement m’attend pour m’embrasser. Il y fait de sa cour inviter la jeunesse ;

BRITANNICUS

Il veut que d’un festin la pompe et l’allégresse Confirment à leurs yeux la foi de nos serments, Et réchauffent l’ardeur de nos embrassements. Il éteint cet amour source de tant de haine ;

BRITANNICUS

Il vous fait de mon sort arbitre souveraine.

BRITANNICUS

Pour moi, quoique banni du rang de mes aïeux, Quoique de leur dépouille il se pare à mes yeux, Depuis qu’à mon amour cessant d’être contraire Il semble me céder la gloire de vous plaire, Mon cœur, je l’avoûrai, lui pardonne en secret, Et lui laisse le reste avec moins de regret.

BRITANNICUS

Quoi ! je ne serai plus séparé de vos charmes ! Quoi ! même en ce moment, je puis voir sans alarmes Ces yeux que n’ont émus ni soupirs ni terreur, Qui m’ont sacrifié l’empire et l’empereur ! Ah, madame !… Mais quoi !

BRITANNICUS

Quelle nouvelle crainte Tient parmi mes transports votre joie en contrainte ? D’où vient qu’en m’écoutant, vos yeux, vos tristes yeux Avec de longs regards se tournent vers les cieux ? Qu’est-ce que vous craignez ?

JUNIE

Qu’est-ce que vous craignez ? Je l’ignore moi-même ; Mais je crains.

BRITANNICUS

Mais je crains. Vous m’aimez ?

JUNIE

Mais je crains. Vous m’aimez ? Hélas ! si je vous aime !

BRITANNICUS

Néron ne trouble plus notre félicité.

JUNIE

Mais me répondez-vous de sa sincérité ?

BRITANNICUS

Quoi ! vous le soupçonnez d’une haine couverte ?

JUNIE

Néron m’aimait tantôt, il jurait votre perte ; Il me fuit, il vous cherche ; un si grand changement Peut-il être, seigneur, l’ouvrage d’un moment ?

BRITANNICUS

Cet ouvrage, madame, est un coup d’Agrippine : Elle a cru que ma perte entraînait sa ruine. Grâce aux préventions de son esprit jaloux, Nos plus grands ennemis ont combattu pour nous.

BRITANNICUS

Je m’en fie aux transports qu’elle m’a fait paraître ; Je m’en fie à Burrhus ; j’en crois même son maître : Je crois qu’à mon exemple, impuissant à trahir, Il hait à cœur ouvert, ou cesse de haïr.

JUNIE

Seigneur, ne jugez pas de son cœur par le vôtre : Sur des pas différents vous marchez l’un et l’autre. Je ne connais Néron et la cour que d’un jour ; Mais, si j’ose le dire, hélas !

JUNIE

dans cette cour Combien tout ce qu’on dit est loin de ce qu’on pense ! Que la bouche et le cœur sont peu d’intelligence ! Avec combien de joie on y trahit sa foi ! Quel séjour étranger et pour vous et pour moi !

BRITANNICUS

Mais que son amitié soit véritable ou feinte, Si vous craignez Néron, lui-même est-il sans crainte ? Non, non, il n’ira point, par un lâche attentat, Soulever contre lui le peuple et le sénat. Que dis-je ?

BRITANNICUS

il reconnaît sa dernière injustice ; Ses remords ont paru, même aux yeux de Narcisse. Ah ! s’il vous avait dit, ma princesse, à quel point…

JUNIE

Mais Narcisse, seigneur, ne vous trahit-il point ?

BRITANNICUS

Et pourquoi voulez-vous que mon cœur s’en défie ?

JUNIE

Et que sais-je ? Il y va, seigneur, de votre vie : Tout m’est suspect : je crains que tout ne soit séduit ; Je crains Néron ; je crains le malheur qui me suit.

JUNIE

D’un noir pressentiment malgré moi prévenue, Je vous laisse à regret éloigner de ma vue. Hélas ! si cette paix dont vous vous repaissez Couvrait contre vos jours quelques pièges dressés ;

JUNIE

Si Néron, irrité de notre intelligence, Avait choisi la nuit pour cacher sa vengeance ; S’il préparait ses coups tandis que je vous vois ; Et si je vous parlais pour la dernière fois ! Ah, prince !

BRITANNICUS

Ah, prince ! Vous pleurez ! Ah, ma chère princesse ! Et pour moi jusque-là votre cœur s’intéresse ! Quoi, madame !

BRITANNICUS

en un jour où, plein de sa grandeur, Néron croit éblouir vos yeux de sa splendeur, Dans des lieux où chacun me fuit et le révère, Aux pompes de sa cour préférer ma misère ! Quoi !

BRITANNICUS

dans ce même jour et dans ces mêmes lieux, Refuser un empire, et pleurer à mes yeux ! Mais, madame, arrêtez ces précieuses larmes : Mon retour va bientôt dissiper vos alarmes.

BRITANNICUS

Je me rendrais suspect par un plus long séjour : Adieu. Je vais, le cœur tout plein de mon amour, Au milieu des transports d’une aveugle jeunesse, Ne voir, n’entretenir que ma belle princesse. Adieu.

JUNIE

Adieu. Prince…

BRITANNICUS

Adieu. Prince… On m’attend, madame, il faut partir.

JUNIE

Mais du moins attendez qu’on vous vienne avertir.

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