Scène
Acte II, Scène VI
Par Jean Racine
Britannicus retrouve Junie après l’enlèvement. Il ignore que Néron les écoute et qu’il a ordonné à la jeune femme de le repousser. Elle répond par des froideurs, loue même l’empereur, et finit par le congédier sans une explication.
C’est la scène du malentendu organisé : lui parle à découvert, elle joue pour deux, sachant qu’un regard de trop condamnerait celui qu’elle veut sauver. Le rôle de Junie n’est pas d’être froide mais de retenir — l’effort doit se voir de la salle sans que Britannicus le voie. Jouée en pure sécheresse, la scène perd son ressort.
17 répliques en alexandrins, très déséquilibrées : Britannicus enchaîne les tirades, Junie place quatre interventions brèves. Cette dissymétrie facilite le travail à deux, chacun ayant une matière très différente à tenir. Régulièrement montée en atelier, et proposée en cours sur le double langage.
Chapitre : Acte II
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Madame, quel bonheur me rapproche de vous ? Quoi ! je puis donc jouir d’un entretien si doux ! Mais parmi ce plaisir quel chagrin me dévore ! Hélas ! puis-je espérer de vous revoir encore ?
Faut-il que je dérobe, avec mille détours, Un bonheur que vos yeux m’accordaient tous les jours ? Quelle nuit ! Quel réveil ! Vos pleurs, votre présence, N’ont point de ces cruels désarmé l’insolence !
Que faisait votre amant ? Quel démon envieux M’a refusé l’honneur de mourir à vos yeux ? Hélas ! dans la frayeur dont vous étiez atteinte, M’avez-vous, en secret, adressé quelque plainte ?
Ma princesse, avez-vous daigné me souhaiter ? Songiez-vous aux douleurs que vous m’alliez coûter ? Vous ne me dites rien ! Quel accueil ! Quelle glace ! Est-ce ainsi que vos yeux consolent ma disgrâce ?
Parlez : nous sommes seuls. Notre ennemi, trompé, Tandis que je vous parle, est ailleurs occupé. Ménageons les moments de cette heureuse absence.
Vous êtes en des lieux tout pleins de sa puissance : Ces murs mêmes, seigneur, peuvent avoir des yeux ; Et jamais l’empereur n’est absent de ces lieux.
Et depuis quand, madame, êtes-vous si craintive ? Quoi ! déjà votre amour souffre qu’on le captive ? Qu’est devenu ce cœur qui me jurait toujours De faire à Néron même envier nos amours ?
Mais bannissez, madame, une inutile crainte : La foi dans tous les cœurs n’est pas encore éteinte ; Chacun semble des yeux approuver mon courroux ; La mère de Néron se déclare pour nous.
Rome, de sa conduite elle-même offensée…
Ah ! seigneur ! vous parlez contre votre pensée. Vous-même vous m’avez avoué mille fois Que Rome le louait d’une commune voix ; Toujours à sa vertu vous rendiez quelque hommage ;
Sans doute la douleur vous dicte ce langage.
Ce discours me surprend, il le faut avouer : Je ne vous cherchais pas pour l’entendre louer. Quoi ! pour vous confier la douleur qui m’accable, À peine je dérobe un moment favorable ;
Et ce moment si cher, madame, est consumé À louer l’ennemi dont je suis opprimé ! Qui vous rend à vous-même, en un jour, si contraire ? Quoi ! même vos regards ont appris à se taire ? Que vois-je ?
Vous craignez de rencontrer mes yeux ! Néron vous plairait-il ? Vous serais-je odieux ? Oh ! si je le croyais… Au nom des dieux, madame, Éclaircissez le trouble où vous jetez mon âme. Parlez.
Ne suis-je plus dans votre souvenir ?
Retirez-vous, seigneur ; l’empereur va venir.
Après ce coup, Narcisse, à qui dois-je m’attendre ?