Scène

Acte I, Scène II

Par Jean Racine

Agrippine, qui guettait le réveil de Néron, voit sortir Burrhus, le gouverneur de son fils. Elle l’arrête et exige des comptes : depuis l’enlèvement de Junie, l’empereur ne la reçoit plus qu’en public, et jamais sans témoins.

L’affrontement oppose deux légitimités, celle du sang et celle du service. Agrippine rappelle qu’elle est « fille, femme, sœur et mère » d’empereurs et qu’elle a fait la fortune de Burrhus ; lui oppose qu’un prince a le droit de régner seul et lui conseille l’indulgence. La scène tombe si Burrhus est joué en courtisan : c’est un soldat, sa franchise est réelle, et c’est elle qui blesse.

48 répliques en alexandrins, pour un homme et une femme. Les longues tirades d’Agrippine s’apprennent par blocs d’arguments — sa fortune faite, ses ancêtres, le droit de régner — et le mouvement d’ensemble se retient mieux que la lettre. Bonne scène de cours pour travailler l’affrontement contenu, sans cri.

Chapitre : Acte I

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BURRHUS

Mais quoi ! déjà Burrhus sort de chez lui !

BURRHUS

Madame, Au nom de l’empereur j’allais vous informer D’un ordre qui d’abord a pu vous alarmer, Mais qui n’est que l’effet d’une sage conduite, Dont César a voulu que vous soyez instruite.

AGRIPPINE

Puisqu’il le veut, entrons : il m’en instruira mieux.

BURRHUS

César pour quelque temps s’est soustrait à nos yeux. Déjà par une porte au public moins connue L’un et l’autre consul vous avaient prévenue, Madame. Mais souffrez que je retourne exprès…

AGRIPPINE

Non, je ne trouble point ses augustes secrets ; Cependant voulez-vous qu’avec moins de contrainte L’un et l’autre une fois nous nous parlions sans feinte ?

BURRHUS

Burrhus pour le mensonge eut toujours trop d’horreur.

AGRIPPINE

Prétendez-vous longtemps me cacher l’empereur ? Ne le verrai-je plus qu’à titre d’importune ? Ai-je donc élevé si haut votre fortune Pour mettre une barrière entre mon fils et moi ?

AGRIPPINE

Ne l’osez-vous laisser un moment sur sa foi ? Entre Sénèque et vous disputez-vous la gloire À qui m’effacera plus tôt de sa mémoire ?

AGRIPPINE

Vous l’ai-je confié pour en faire un ingrat, Pour être, sous son nom, les maîtres de l’État ?

AGRIPPINE

Certes, plus je médite, et moins je me figure Que vous m’osiez compter pour votre créature, Vous dont j’ai pu laisser vieillir l’ambition Dans les honneurs obscurs de quelque légion ;

AGRIPPINE

Et moi qui sur le trône ai suivi mes ancêtres, Moi, fille, femme, sœur et mère de vos maîtres ! Que prétendez-vous donc ? Pensez-vous que ma voix Ait fait un empereur pour m’en imposer trois ?

AGRIPPINE

Néron n’est plus enfant : n’est-il pas temps qu’il règne. Jusqu’à quand voulez-vous que l’empereur vous craigne ? Ne saurait-il rien voir qu’il n’emprunte vos yeux ? Pour se conduire, enfin, n’a-t-il pas ses aïeux ?

AGRIPPINE

Qu’il choisisse, s’il veut, d’Auguste ou de Tibère ; Qu’il imite, s’il peut, Germanicus mon père. Parmi tant de héros je n’ose me placer ; Mais il est des vertus que je lui puis tracer ;

AGRIPPINE

Je puis l’instruire au moins combien sa confidence Entre un sujet et lui doit laisser de distance.

BURRHUS

Je ne m’étais chargé dans cette occasion Que d’excuser César d’une seule action ;

BURRHUS

Mais puisque sans vouloir que je le justifie Vous me rendez garant du reste de sa vie, Je répondrai, madame, avec la liberté D’un soldat qui sait mal farder la vérité.

BURRHUS

Vous m’avez de César confié la jeunesse, Je l’avoue ; et je dois m’en souvenir sans cesse. Mais vous avais-je fait serment de le trahir, D’en faire un empereur qui ne sût qu’obéir ? Non.

BURRHUS

Ce n’est plus à vous qu’il faut que j’en réponde : Ce n’est plus votre fils, c’est le maître du monde. J’en dois compte, madame, à l’empire romain, Qui croit voir son salut ou sa perte en ma main. Ah !

BURRHUS

si dans l’ignorance il le fallait instruire, N’avait-on que Sénèque et moi pour le séduire ? Pourquoi de sa conduite éloigner les flatteurs ? Fallait-il dans l’exil chercher des corrupteurs ?

BURRHUS

La cour de Claudius, en esclaves fertile, Pour deux que l’on cherchait en eût présenté mille, Qui tous auraient brigué l’honneur de l’avilir : Dans une longue enfance ils l’auraient fait vieillir.

BURRHUS

De quoi vous plaignez-vous, madame ? On vous révère : Ainsi que par César, on jure par sa mère. L’empereur, il est vrai, ne vient plus chaque jour Mettre à vos pieds l’empire, et grossir votre cour ;

BURRHUS

Mais le doit-il, madame ? et sa reconnaissance Ne peut-elle éclater que dans sa dépendance ? Toujours humble, toujours le timide Néron N’ose-t-il être Auguste et César que de nom ? Vous le dirai-je enfin ?

BURRHUS

Rome le justifie. Rome, à trois affranchis si longtemps asservie, À peine respirant du joug qu’elle a porté, Du règne de Néron compte sa liberté. Que dis-je ? la vertu semble même renaître.

BURRHUS

Tout l’empire n’est plus la dépouille d’un maître. Le peuple au champ de Mars nomme ses magistrats ; César nomme les chefs sur la foi des soldats ;

BURRHUS

Thraséas au sénat, Corbulon dans l’armée, Sont encore innocents, malgré leur renommée ; Les déserts, autrefois peuplés de sénateurs, Ne sont plus habités que par leurs délateurs.

BURRHUS

Qu’importe que César continue à nous croire, Pourvu que nos conseils ne tendent qu’à sa gloire ; Pourvu que dans le cours d’un règne florissant Rome soit toujours libre, et César tout-puissant ?

BURRHUS

Mais, madame, Néron suffit pour se conduire. J’obéis, sans prétendre à l’honneur de l’instruire. Sur ses aïeux, sans doute, il n’a qu’à se régler ; Pour bien faire, Néron n’a qu’à se ressembler.

BURRHUS

Heureux si ses vertus, l’une à l’autre enchaînées, Ramènent tous les ans ses premières années !

AGRIPPINE

Ainsi, sur l’avenir n’osant vous assurer, Vous croyez que sans vous Néron va s’égarer.

AGRIPPINE

Mais vous qui, jusqu’ici content de votre ouvrage, Venez de ses vertus nous rendre témoignage, Expliquez-nous pourquoi, devenu ravisseur, Néron de Silanus fait enlever la sœur ?

AGRIPPINE

Ne tient-il qu’à marquer de cette ignominie Le sang de mes aïeux qui brille dans Junie ? De quoi l’accuse-t-il ?

AGRIPPINE

Et par quel attentat Devient-elle en un jour criminelle d’État : Elle qui, sans orgueil jusqu’alors élevée, N’aurait point vu Néron, s’il ne l’eût enlevée ;

AGRIPPINE

Et qui même aurait mis au rang de ses bienfaits L’heureuse liberté de ne le voir jamais ?

BURRHUS

Je sais que d’aucun crime elle n’est soupçonnée ; Mais jusqu’ici César ne l’a point condamnée, Madame. Aucun objet ne blesse ici ses yeux : Elle est dans un palais tout plein de ses aïeux.

BURRHUS

Vous savez que les droits qu’elle porte avec elle Peuvent de son époux faire un prince rebelle : Que le sang de César ne se doit allier Qu’à ceux à qui César le veut bien confier ;

BURRHUS

Et vous-même avoûrez qu’il ne serait pas juste Qu’on disposât sans lui de la nièce d’Auguste.

AGRIPPINE

Je vous entends : Néron m’apprend par votre voix Qu’en vain Britannicus s’assure sur mon choix.

AGRIPPINE

En vain, pour détourner ses yeux de sa misère, J’ai flatté son amour d’un hymen qu’il espère : À ma confusion, Néron veut faire voir Qu’Agrippine promet par delà son pouvoir.

AGRIPPINE

Rome de ma faveur est trop préoccupée : Il veut par cet affront qu’elle soit détrompée, Et que tout l’univers apprenne avec terreur À ne confondre plus mon fils et l’empereur. Il le peut.

AGRIPPINE

Toutefois j’ose encore lui dire Qu’il doit avant ce coup affermir son empire ; Et qu’en me réduisant à la nécessité D’éprouver contre lui ma faible autorité, Il expose la sienne ;

AGRIPPINE

et que dans la balance Mon nom peut-être aura plus de poids qu’il ne pense.

BURRHUS

Quoi ! madame, toujours soupçonner son respect ! Ne peut-il faire un pas qui ne vous soit suspect ? L’empereur vous croit-il du parti de Junie ? Avec Britannicus vous croit-il réunie ? Quoi !

BURRHUS

de vos ennemis devenez-vous l’appui Pour trouver un prétexte à vous plaindre de lui ? Sur le moindre discours qu’on pourra vous redire Serez-vous toujours prête à partager l’empire ? Vous craindrez-vous sans cesse ;

BURRHUS

et vos embrassements Ne se passeront-ils qu’en éclaircissements ? Ah ! quittez d’un censeur la triste diligence ; D’une mère facile affectez l’indulgence ; Souffrez quelques froideurs sans les faire éclater ;

BURRHUS

Et n’avertissez point la cour de vous quitter.

AGRIPPINE

Et qui s’honorerait de l’appui d’Agrippine, Lorsque Néron lui-même annonce ma ruine, Lorsque de sa présence il semble me bannir, Quand Burrhus à sa porte ose me retenir ?

BURRHUS

Madame, je vois bien qu’il est temps de me taire, Et que ma liberté commence à vous déplaire. La douleur est injuste : et toutes les raisons Qui ne la flattent point aigrissent ses soupçons. Voici Britannicus.

BURRHUS

Je lui cède ma place. Je vous laisse écouter et plaindre sa disgrâce. Et peut-être, madame, en accuser les soins De ceux que l’empereur a consultés le moins.

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