Scène
Acte II, Scène II
Par Jean Racine
Néron a fait enlever Junie pendant la nuit. Seul avec Narcisse, qui le sert et trahit Britannicus pour lui, il avoue ce qu’il n’a encore dit à personne : il l’a vue arriver sous les torches, en larmes, entre des soldats, et il l’aime.
L’aveu est le morceau le plus connu du rôle — « Belle sans ornement, dans le simple appareil / D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil ». La difficulté est que ce n’est pas une déclaration d’amoureux mais le récit d’un homme qui découvre son pouvoir sur ce qu’il désire. La fin bascule dans le calcul : il organise l’entrevue de Junie et de Britannicus pour l’espionner. Il faut que l’un naisse de l’autre.
52 répliques en alexandrins, dominées par deux longues tirades de Néron. Le récit nocturne s’appuie sur une suite d’images successives, ce qui aide la mémoire ; le dialogue final, plus haché, demande davantage de précision. Très demandée en audition et en concours pour un jeune homme.
Chapitre : Acte II
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Grâces aux dieux, seigneur, Junie entre vos mains Vous assure aujourd’hui du reste des Romains. Vos ennemis, déchus de leur vaine espérance, Sont allés chez Pallas pleurer leur impuissance. Mais que vois-je ?
Vous-même, inquiet, étonné, Plus que Britannicus paraissez consterné. Que présage à mes yeux cette tristesse obscure, Et ces sombres regards errants à l’aventure ? Tout vous rit : la fortune obéit à vos vœux.
Narcisse, c’en est fait, Néron est amoureux.
Vous !
Vous ! Depuis un moment, mais pour toute ma vie. J’aime, que dis-je, aimer ? j’idolâtre Junie.
Vous l’aimez !
Vous l’aimez ! Excité d’un désir curieux, Cette nuit je l’ai vue arriver en ces lieux, Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes, Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes ;
Belle sans ornement, dans le simple appareil D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil. Que veux-tu ?
Je ne sais si cette négligence, Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence, Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs, Relevaient de ses yeux les timides douceurs.
Quoi qu’il en soit, ravi d’une si belle vue, J’ai voulu lui parler, et ma voix s’est perdue : Immobile, saisi d’un long étonnement, Je l’ai laissé passer dans son appartement. J’ai passé dans le mien.
C’est là que, solitaire, De son image en vain j’ai voulu me distraire. Trop présente à mes yeux je croyais lui parler ; J’aimais jusqu’à ses pleurs que je faisais couler.
Quelquefois, mais trop tard, je lui demandais grâce : J’employais les soupirs, et même la menace. Voilà comme, occupé de mon nouvel amour, Mes yeux, sans se fermer, ont attendu le jour.
Mais je m’en fais peut-être une trop belle image : Elle m’est apparue avec trop d’avantage : Narcisse, qu’en dis-tu ?
Narcisse, qu’en dis-tu ? Quoi, seigneur ! croira-t-on Qu’elle ait pu si longtemps se cacher à Néron ?
Tu le sais bien, Narcisse. Et soit que sa colère M’imputât le malheur qui lui ravit son frère ; Soit que son cœur, jaloux d’une austère fierté, Enviât à nos yeux sa naissante beauté ;
Fidèle à sa douleur, et dans l’ombre enfermée, Elle se dérobait même à sa renommée : Et c’est cette vertu, si nouvelle à la cour, Dont la persévérance irrite mon amour. Quoi !
Narcisse, tandis qu’il n’est point de Romaine Que mon amour n’honore et ne rende plus vaine, Qui, dès qu’à ses regards elle ose se fier, Sur le cœur de César ne les vienne essayer ;
Seule, dans son palais, la modeste Junie Regarde leurs honneurs comme une ignominie ; Fuit, et ne daigne pas peut-être s’informer Si César est aimable, ou bien s’il sait aimer ! Dis-moi : Britannicus l’aime-t-il ?
Dis-moi : Britannicus l’aime-t-il ? Quoi ! s’il l’aime, Seigneur ?
Seigneur ? Si jeune encor, se connaît-il lui même ? D’un regard enchanteur connaît-il le poison ?
Seigneur, l’amour toujours n’attend pas la raison. N’en doutez point, il l’aime. Instruits par tant de charmes, Ses yeux sont déjà faits à l’usage des larmes ; À ses moindres désirs il sait s’accommoder ;
Et peut-être déjà sait-il persuader.
Que dis-tu ? Sur son cœur il aurait quelque empire ?
Je ne sais.
Mais, seigneur, ce que je puis vous dire, Je l’ai vu quelquefois s’arracher de ces lieux, Le cœur plein d’un courroux qu’il cachait à vos yeux, D’une cour qui le fuit pleurant l’ingratitude, Las de votre grandeur et de sa servitude, Entre l’impatience et la crainte flottant, Il allait voir Junie, et revenait content.
D’autant plus malheureux qu’il aura su lui plaire, Narcisse, il doit plutôt souhaiter sa colère : Néron impunément ne sera pas jaloux.
Vous ? Et de quoi, seigneur, vous inquiétez-vous ? Junie a pu le plaindre et partager ses peines : Elle n’a vu couler de larmes que les siennes ;
Mais aujourd’hui, seigneur, que ses yeux dessillés, Regardant de plus près l’éclat dont vous brillez, Verront autour de vous les rois sans diadème, Inconnus dans la foule, et son amant lui-même, Attachés sur vos yeux, s’honorer d’un regard Que vous aurez sur eux fait tomber au hasard ;
Quand elle vous verra, de ce degré de gloire, Venir en soupirant avouer sa victoire ; Maître, n’en doutez point, d’un cœur déjà charmé, Commandez qu’on vous aime, et vous serez aimé.
À combien de chagrins il faut que je m’apprête ! Que d’importunités !
Que d’importunités ! Quoi donc ! qui vous arrête, Seigneur ?
Seigneur ? Tout : Octavie, Agrippine, Burrhus, Sénèque, Rome entière, et trois ans de vertus. Non que pour Octavie un reste de tendresse M’attache à son hymen et plaigne sa jeunesse ;
Mes yeux, depuis longtemps fatigués de ses soins, Rarement de ses pleurs daignent être témoins. Trop heureux, si bientôt la faveur d’un divorce Me soulageait d’un joug qu’on m’imposa par force !
Le ciel même en secret semble la condamner : Ses vœux, depuis quatre ans, ont beau l’importuner ; Les dieux ne montrent point que sa vertu les touche : D’aucun gage, Narcisse, ils n’honorent sa couche ;
L’empire vainement demande un héritier.
Que tardez-vous, seigneur, à la répudier ? L’empire, votre cœur, tout condamne Octavie. Auguste, votre aïeul, soupirait pour Livie ; Par un double divorce ils s’unirent tous deux ;
Et vous devez l’empire à ce divorce heureux. Tibère, que l’hymen plaça dans sa famille, Osa bien à ses yeux répudier sa fille. Vous seul, jusques ici, contraire à vos désirs, N’osez par un divorce assurer vos plaisirs.
Et ne connais-tu pas l’implacable Agrippine ? Mon amour inquiet déjà se l’imagine Qui m’amène Octavie, et d’un œil enflammé Atteste les saints droits d’un nœud qu’elle a formé ;
Et, portant à mon cœur des atteintes plus rudes, Me fait un long récit de mes ingratitudes. De quel front soutenir ce fâcheux entretien ?
N’êtes-vous pas, seigneur, votre maître et le sien ? Vous verrons-nous toujours trembler sous sa tutelle ? Vivez, régnez pour vous : c’est trop régner pour elle. Craignez-vous ? Mais, seigneur, vous ne la craignez pas ;
Vous venez de bannir le superbe Pallas, Pallas, dont vous savez qu’elle soutient l’audace.
Éloigné de ses yeux, j’ordonne, je menace, J’écoute vos conseils, j’ose les approuver ; Je m’excite contre elle, et tâche à la braver ;
Mais, je t’expose ici mon âme toute nue, Sitôt que mon malheur me ramène à sa vue, Soit que je n’ose encor démentir le pouvoir De ces yeux où j’ai lu si longtemps mon devoir ;
Soit qu’à tant de bienfaits ma mémoire fidèle Lui soumette en secret tout ce que je tiens d’elle ; Mais enfin mes efforts ne me servent de rien : Mon génie étonné tremble devant le sien.
Et c’est pour m’affranchir de cette dépendance, Que je la fuis partout, que même je l’offense, Et que, de temps en temps, j’irrite ses ennuis, Afin qu’elle m’évite autant que je la fuis.
Mais je t’arrête trop : retire-toi, Narcisse ; Britannicus pourrait t’accuser d’artifice.
Non, non ; Britannicus s’abandonne à ma foi : Par son ordre, seigneur, il croit que je vous voi, Que je m’informe ici de tout ce qui le touche, Et veut de vos secrets être instruit par ma bouche.
Impatient, surtout, de revoir ses amours, Il attend de mes soins ce fidèle secours.
J’y consens ; porte-lui cette douce nouvelle : Il la verra.
Il la verra. Seigneur, bannissez-le loin d’elle.
J’ai mes raisons, Narcisse ; et tu peux concevoir Que je lui vendrai cher le plaisir de la voir. Cependant vante-lui ton heureux stratagème ; Dis-lui qu’en sa faveur on me trompe moi-même, Qu’il la voit sans mon ordre.
On ouvre ; la voici. Va retrouver ton maître, et l’amener ici.