Scène
Acte I, Scène IV
Par Jean Racine
Resté seul avec Narcisse, l’affranchi que son père lui a laissé, Britannicus se demande s’il peut se fier à Agrippine — la femme qui a épousé Claude pour le ruiner. Narcisse l’y pousse : leurs intérêts se rejoignent. Le prince finit par lui confier des missions et son entière confiance.
Toute la scène repose sur une ironie que la salle tient et que Britannicus ignore : Narcisse est vendu à Néron. « Je fais vœu de ne croire que toi » s’adresse au délateur. Le piège se referme d’autant mieux que Narcisse ne force rien ; joué en traître visible, il n’y a plus de scène, seulement une annonce.
14 répliques en alexandrins, dont la part la plus lourde revient à Britannicus. Les tirades s’enchaînent par thèmes — la solitude, les amis achetés, les consignes données — ce qui donne des points d’appui nets. Scène recherchée en audition pour un jeune homme, avec un partenaire discret.
Chapitre : Acte I
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La croirai-je, Narcisse ? et dois-je sur sa foi La prendre pour arbitre entre son fils et moi ? Qu’en dis-tu ?
N’est-ce pas cette même Agrippine Que mon père épousa jadis pour ma ruine, Et qui, si je t’en crois, a de ses derniers jours, Trop lents pour ses desseins, précipité le cours ?
N’importe. Elle se sent comme vous outragée ;
À vous donner Junie elle s’est engagée : Unissez vos chagrins, liez vos intérêts : Ce palais retentit en vain de vos regrets : Tandis qu’on vous verra d’une voix suppliante Semer ici la plainte et non pas l’épouvante, Que vos ressentiments se perdront en discours, Il n’en faut pas douter, vous vous plaindrez toujours.
Ah, Narcisse ! tu sais si de la servitude Je prétends faire encore une longue habitude ; Tu sais si pour jamais, de ma chute étonné, Je renonce à l’empire où j’étais destiné.
Mais je suis seul encor : les amis de mon père Sont autant d’inconnus que glace ma misère, Et ma jeunesse même écarte loin de moi Tous ceux qui dans le cœur me réservent leur foi.
Pour moi, depuis un an qu’un peu d’expérience M’a donné de mon sort la triste connaissance, Que vois-je autour de moi, que des amis vendus Qui sont de tous mes pas les témoins assidus, Qui, choisis par Néron pour ce commerce infâme, Trafiquent avec lui des secrets de mon âme ?
Quoi qu’il en soit, Narcisse, on me vend tous les jours : Il prévoit mes desseins, il entend mes discours : Comme toi, dans mon cœur il sait ce qui se passe. Que t’en semble, Narcisse ?
Que t’en semble, Narcisse ? Ah ! quelle âme assez basse… C’est à vous de choisir des confidents discrets, Seigneur, et de ne pas prodiguer vos secrets.
Narcisse, tu dis vrai ; mais cette défiance Est toujours d’un grand cœur la dernière science ; On le trompe longtemps. Mais enfin je te croi, Ou plutôt je fais vœu de ne croire que toi.
Mon père, il m’en souvient, m’assura de ton zèle : Seul de ses affranchis tu m’es toujours fidèle ; Tes yeux, sur ma conduite incessamment ouverts, M’ont sauvé jusqu’ici de mille écueils couverts.
Va donc voir si le bruit de ce nouvel orage Aura de nos amis excité le courage ; Examine leurs yeux, observe leurs discours ; Vois si j’en puis attendre un fidèle secours.
Surtout dans ce palais remarque avec adresse Avec quel soin Néron fait garder la princesse : Sache si du péril ses beaux yeux sont remis, Et si son entretien m’est encore permis.
Cependant de Néron je vais trouver la mère Chez Pallas, comme toi l’affranchi de mon père : Je vais la voir, l’aigrir, la suivre, et s’il se peut, M’engager sous son nom plus loin qu’elle ne veut.