Scène
Acte II, Scène III
Par Jean Racine
Néron a fait enlever Junie dans la nuit. Il la reçoit seul, lui déclare son amour, puis lui ordonne de rompre avec Britannicus — devant Britannicus, sans rien lui laisser deviner, pendant que lui-même écoutera, caché.
C'est la scène où la tyrannie devient intime. Néron ne menace presque jamais directement : il propose, il suggère, il fait de son amour une affaire d'État. Junie n'a aucune arme et sa résistance passe uniquement par la politesse. Pour les deux comédiens, la difficulté est de tenir cette violence sous une conversation de cour.
53 répliques en alexandrins, un homme et une femme. Scène très demandée en cours et à l'oral. Les répliques de Néron alternent tirades et vers isolés : mémoriser d'abord les enchaînements courts, les plus glissants, avant d'attaquer les longues tirades.
Chapitre : Acte II
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Vous vous troublez, madame, et changez de visage ! Lisez-vous dans mes yeux quelque triste présage ?
Seigneur, je ne vous puis déguiser mon erreur ; J’allais voir Octavie, et non pas l’empereur.
Je le sais bien, madame, et n’ai pu sans envie Apprendre vos bontés pour l’heureuse Octavie.
Vous, seigneur ?
Vous, seigneur ? Pensez-vous, madame, qu’en ces lieux Seule pour vous connaître, Octavie ait des yeux ?
Et quel autre, seigneur, voulez-vous que j’implore ? À qui demanderais-je un crime que j’ignore ? Vous qui le punissez, vous ne l’ignorez pas : De grâce, apprenez-moi, seigneur, mes attentats.
Quoi ! madame, est-ce donc une légère offense De m’avoir si longtemps caché votre présence ? Ces trésors dont le ciel voulut vous embellir, Les avez-vous reçus pour les ensevelir ?
L’heureux Britannicus verra-t-il sans alarmes Croître, loin de nos yeux, son amour et vos charmes ? Pourquoi, de cette gloire exclu jusqu’à ce jour, M’avez-vous, sans pitié, relégué dans ma cour ?
On dit plus : vous souffrez, sans en être offensée, Qu’il vous ose, madame, expliquer sa pensée, Car je ne croirai point que sans me consulter La sévère Junie ait voulu le flatter ;
Ni qu’elle ait consenti d’aimer et d’être aimée, Sans que j’en sois instruit que par la renommée.
Je ne vous nîrai point, seigneur, que ses soupirs M’ont daigné quelquefois expliquer ses désirs.
Il n’a point détourné ses regards d’une fille Seul reste du débris d’une illustre famille : Peut-être il se souvient qu’en un temps plus heureux Son père me nomma pour l’objet de ses vœux. Il m’aime ;
il obéit à l’empereur son père, Et j’ose dire encore, à vous, à votre mère : Vos désirs sont toujours si conformes aux siens…
Ma mère a ses desseins, madame ; et j’ai les miens. Ne parlons plus ici de Claude et d’Agrippine ; Ce n’est point par leur choix que je me détermine. C’est à moi seul, madame, à répondre de vous ;
Et je veux de ma main vous choisir un époux.
Ah, seigneur ! songez-vous que toute autre alliance Fera honte aux Césars, auteurs de ma naissance ?
Non, madame, l’époux dont je vous entretiens Peut, sans honte, assembler vos aïeux et les siens ; Vous pouvez, sans rougir, consentir à sa flamme.
Et quel est donc, seigneur, cet époux ?
Et quel est donc, seigneur, cet époux ? Moi, madame.
Vous !
Vous ! Je vous nommerais, madame, un autre nom, Si j’en savais quelque autre au-dessus de Néron. Oui, pour vous faire un choix où vous puissiez souscrire, J’ai parcouru des yeux la cour, Rome, et l’empire.
Plus j’ai cherché, madame, et plus je cherche encor En quelles mains je dois confier ce trésor ;
Plus je vois que César, digne seul de vous plaire, En doit être lui seul l’heureux dépositaire, Et ne peut dignement vous confier qu’aux mains À qui Rome a commis l’empire des humains.
Vous-même, consultez vos premières années ; Claudius à son fils les avait destinées ; Mais c’était en un temps où de l’empire entier Il croyait quelque jour le nommer l’héritier. Les dieux ont prononcé.
Loin de leur contredire, C’est à vous de passer du côté de l’empire. En vain de ce présent ils m’auraient honoré, Si votre cœur devait en être séparé ; Si tant de soins ne sont adoucis par vos charmes ;
Si, tandis que je donne aux veilles, aux alarmes, Des jours toujours à plaindre et toujours enviés, Je ne vais quelquefois respirer à vos pieds.
Qu’Octavie à vos yeux ne fasse point d’ombrage : Rome, aussi bien que moi, vous donne son suffrage, Répudie Octavie, et me fait dénouer Un hymen que le ciel ne veut point avouer.
Songez-y donc, madame, et pesez en vous-même Ce choix digne des soins d’un prince qui vous aime, Digne de vos beaux yeux trop longtemps captivés, Digne de l’univers à qui vous vous devez.
Seigneur, avec raison je demeure étonnée. Je me vois, dans le cours d’une même journée, Comme une criminelle amenée en ces lieux ;
Et lorsque avec frayeur je parais à vos yeux, Que sur mon innocence à peine je me fie, Vous m’offrez tout d’un coup la place d’Octavie. J’ose dire pourtant que je n’ai mérité Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité.
Et pouvez-vous, seigneur, souhaiter qu’une fille Qui vit presque en naissant éteindre sa famille ;
Qui, dans l’obscurité nourrissant sa douleur, S’est fait une vertu conforme à son malheur, Passe subitement de cette nuit profonde Dans un rang qui l’expose aux yeux de tout le monde, Dont je n’ai pu de loin soutenir la clarté, Et dont une autre enfin remplit la majesté ?
Je vous ai déjà dit que je la répudie : Ayez moins de frayeur, ou moins de modestie. N’accusez point ici mon choix d’aveuglement ; Je vous réponds de vous ; consentez seulement.
Du sang dont vous sortez rappelez la mémoire ; Et ne préférez point à la solide gloire Des honneurs dont César prétend vous revêtir, La gloire d’un refus sujet au repentir.
Le ciel connaît, seigneur, le fond de ma pensée. Je ne me flatte point d’une gloire insensée : Je sais de vos présents mesurer la grandeur ;
Mais plus ce rang sur moi répandrait de splendeur, Plus il me ferait honte, et mettrait en lumière Le crime d’en avoir dépouillé l'héritière.
C’est de ses intérêts prendre beaucoup de soin, Madame ; et l’amitié ne peut aller plus loin. Mais ne nous flattons point, et laissons le mystère : La sœur vous touche ici beaucoup moins que le frère ;
Et pour Britannicus…
Et pour Britannicus… Il a su me toucher, Seigneur ; et je n’ai point prétendu m’en cacher. Cette sincérité, sans doute, est peu discrète ; Mais toujours de mon cœur ma bouche est l’interprète.
Absente de la cour, je n’ai pas dû penser, Seigneur, qu’en l’art de feindre il fallût m’exercer. J’aime Britannicus.
Je lui fus destinée Quand l’empire devait suivre son hyménée : Mais ces mêmes malheurs qui l’en ont écarté, Ses honneurs abolis, son palais déserté, La fuite d’une cour que sa chute a bannie, Sont autant de liens qui retiennent Junie.
Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs ; Vos jours toujours sereins coulent dans les plaisirs ; L’empire en est pour vous l’inépuisable source ;
Ou, si quelque chagrin en interrompt la course, Tout l’univers, soigneux de les entretenir, S’empresse à l’effacer de votre souvenir. Britannicus est seul.
Quelque ennui qui le presse, Il ne voit, dans son sort, que moi qui s’intéresse, Et n’a, pour tous plaisirs, seigneur, que quelques pleurs Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.
Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que j’envie, Que tout autre que lui me paîrait de sa vie. Mais je garde à ce prince un traitement plus doux : Madame, il va bientôt paraître devant vous.
Ah, seigneur ! vos vertus m’ont toujours rassurée.
Je pouvais de ces lieux lui défendre l’entrée ; Mais, madame, je veux prévenir le danger Où son ressentiment le pourrait engager.
Je ne veux point le perdre : il vaut mieux que lui-même Entende son arrêt de la bouche qu’il aime. Si ses jours vous sont chers, éloignez-le de vous Sans qu’il ait aucun lieu de me croire jaloux.
De son bannissement prenez sur vous l’offense ; Et, soit par vos discours, soit par votre silence, Du moins par vos froideurs, faites-lui concevoir Qu’il doit porter ailleurs ses vœux et son espoir.
Moi ! que je lui prononce un arrêt si sévère ! Ma bouche mille fois lui jura le contraire. Quand même jusque-là je pourrais me trahir, Mes yeux lui défendront, seigneur, de m’obéir.
Caché près de ces lieux, je vous verrai, madame. Renfermez votre amour dans le fond de votre âme : Vous n’aurez point pour moi de langages secrets, J’entendrai des regards que vous croirez muets ;
Et sa perte sera l’infaillible salaire D’un geste ou d’un soupir échappé pour lui plaire.
Hélas ! si j’ose encor former quelques souhaits, Seigneur, permettez-moi de ne le voir jamais !