Scène
Acte III, Scène VIII
Par Jean Racine
Voilà Néron devant son rival, en présence de Junie qu’il vient de le surprendre à supplier. Les deux hommes se répondent d’abord sur le ton de la cour, puis à découvert : l’un rappelle qu’il fut l’héritier désigné, l’autre qu’il est l’empereur.
L’essentiel se joue en stichomythie, un vers chacun sans respiration, jusqu’à « Heureux ou malheureux, il suffit qu’on me craigne ». C’est un duel où celui qui parle le plus fort perd : la tension vient de la vitesse et de la précision, pas du volume. Junie intervient à la fin et propose de se faire vestale pour les séparer ; sa réplique doit casser le rythme, sinon la fin ne s’entend pas.
31 répliques en alexandrins, dont une longue série d’un vers chacune. La mémorisation est particulière : les répliques sont brèves mais s’appellent par la rime, et un décrochage entraîne tout le passage. Extrait très joué en cours et en concours, pour deux hommes et une femme.
Chapitre : Acte III
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Prince, continuez des transports si charmants. Je conçois vos bontés par ses remercîments, Madame ; à vos genoux je viens de le surprendre. Mais il aurait aussi quelque grâce à me rendre ;
Ce lieu le favorise, et je vous y retiens Pour lui faciliter de si doux entretiens.
Je puis mettre à ses pieds ma douleur ou ma joie Partout où sa bonté consent que je la voie, Et l’aspect de ces lieux où vous la retenez N’a rien dont mes regards doivent être étonnés.
Et que vous montrent-ils qui ne vous avertisse Qu’il faut qu’on me respecte et que l’on m’obéisse ?
Ils ne nous ont pas vu l’un et l’autre élever, Moi pour vous obéir, et vous pour me braver ; Et ne s’attendaient pas, lorsqu’ils nous virent naître, Qu’un jour Domitius me dût parler en maître.
Ainsi par le destin nos vœux sont traversés ; J’obéissais alors, et vous obéissez. Si vous n’avez appris à vous laisser conduire, Vous êtes jeune encore, et l’on peut vous instruire.
Et qui m’en instruira ?
Et qui m’en instruira ? Tout l’empire à la fois, Rome.
Rome. Rome met-elle au nombre de vos droits Tout ce qu’a de cruel l’injustice et la force, Les emprisonnements, le rapt et le divorce ?
Rome ne porte point ses regards curieux Jusque dans des secrets que je cache à ses yeux. Imitez son respect.
Imitez son respect. On sait ce qu’elle en pense.
Elle se tait du moins : imitez son silence.
Ainsi Néron commence à ne se plus forcer.
Néron de vos discours commence à se lasser.
Chacun devait bénir le bonheur de son règne.
Heureux ou malheureux, il suffit qu’on me craigne.
Je connais mal Junie, ou de tels sentiments Ne mériteront pas ses applaudissements.
Du moins, si je ne sais le secret de lui plaire, Je sais l’art de punir un rival téméraire.
Pour moi, quelque péril qui me puisse accabler, Sa seule inimitié peut me faire trembler.
Souhaitez-la ; c’est tout ce que je puis vous dire.
Le bonheur de lui plaire est le seul où j’aspire.
Elle vous l’a promis, vous lui plairez toujours.
Je ne sais pas du moins épier ses discours. Je la laisse expliquer sur tout ce qui me touche, Et ne me cache point pour lui fermer la bouche.
Je vous entends. Eh bien ! gardes !
Je vous entends. Eh bien ! gardes ! Que faites-vous ? C’est votre frère. Hélas ! c’est un amant jaloux. Seigneur, mille malheurs persécutent sa vie : Ah ! son bonheur peut-il exciter votre envie ?
Souffrez que, de vos cœurs rapprochant les liens, Je me cache à vos yeux, et me dérobe aux siens. Ma fuite arrêtera vos discordes fatales ; Seigneur, j’irai remplir le nombre des vestales.
Ne lui disputez plus mes vœux infortunés, Souffrez que les dieux seuls en soient importunés.
L’entreprise, madame, est étrange et soudaine. Dans son appartement, gardes, qu’on la remène ! Gardez Britannicus dans celui de sa sœur.
C’est ainsi que Néron sait disputer un cœur !
Prince, sans l’irriter, cédons à cet orage.
Gardes, obéissez sans tarder davantage.