Scène
Acte IV, Scène IV
Par Jean Racine
À peine Burrhus sorti, Narcisse entre avec une nouvelle : le poison de Locuste est prêt, essayé sur un esclave. Néron lui annonce qu’il y renonce. Suit le travail patient par lequel l’affranchi défait ce que le gouverneur venait d’obtenir.
Narcisse ne pousse jamais de front. Il fait valoir la rancune de Britannicus, puis la vanité d’Agrippine qui s’est vantée de sa victoire, puis les propos qu’on tient dans Rome sur un empereur mené par Burrhus et Sénèque, chanteur et conducteur de char. C’est un portrait insupportable qu’il tend à Néron. Le dernier vers ne sonne pas comme une décision, mais comme une reddition.
35 répliques en alexandrins, avec de longues tirades pour Narcisse et un dialogue haché au milieu. La difficulté tient à l’ordre des arguments, qu’on ne peut pas intervertir sans que l’effet tombe. Très demandée pour un rôle de manipulateur, en audition comme en atelier.
Chapitre : Acte IV
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Seigneur, j’ai tout prévu pour une mort si juste : Le poison est tout prêt. La fameuse Locuste A redoublé pour moi ses soins officieux : Elle a fait expirer un esclave à mes yeux ;
Et le fer est moins prompt, pour trancher une vie, Que le nouveau poison que sa main me confie.
Narcisse, c’est assez ; je reconnais ce soin, Et ne souhaite pas que vous alliez plus loin.
Quoi ! pour Britannicus votre haine affaiblie Me défend…
Me défend… Oui, Narcisse : on nous réconcilie.
Je me garderai bien de vous en détourner, Seigneur. Mais il s’est vu tantôt emprisonner : Cette offense en son cœur sera longtemps nouvelle.
Il n’est point de secrets que le temps ne révèle : Il saura que ma main lui devait présenter Un poison que votre ordre avait fait apprêter. Les dieux de ce dessein puissent-ils le distraire !
Mais peut-être il fera ce que vous n’osez faire.
On répond de son cœur ; et je vaincrai le mien.
Et l’hymen de Junie en est-il le lien ? Seigneur, lui faites-vous encor ce sacrifice ?
C’est prendre trop de soin. Quoi qu’il en soit, Narcisse, Je ne le compte plus parmi mes ennemis.
Agrippine, seigneur, se l’était bien promis : Elle a repris sur vous son souverain empire.
Quoi donc ? qu’a-t-elle dit ? et que voulez-vous dire ?
Elle s’en est vantée assez publiquement.
De quoi ?
De quoi ? Qu’elle n’avait qu’à vous voir un moment ; Qu’à tout ce grand éclat, à ce courroux funeste, On verrait succéder un silence modeste ;
Que vous-même à la paix souscririez le premier : Heureux que sa bonté daignât tout oublier !
Mais, Narcisse, dis-moi, que veux-tu que je fasse ? Je n’ai que trop de pente à punir son audace ; Et, si je m’en croyais, ce triomphe indiscret Serait bientôt suivi d’un éternel regret.
Mais de tout l’univers quel sera le langage ? Sur les pas des tyrans veux-tu que je m’engage, Et que Rome, effaçant tant de titres d’honneur, Me laisse pour tout nom celui d’empoisonneur ?
Ils mettront ma vengeance au rang des parricides.
Et prenez-vous, seigneur, leurs caprices pour guides ? Avez-vous prétendu qu’ils se tairaient toujours ? Est-ce à vous de prêter l’oreille à leurs discours ?
De vos propres désirs perdrez-vous la mémoire, Et serez-vous le seul que vous n’oserez croire ? Mais, seigneur, les Romains ne vous sont pas connus : Non, non, dans leurs discours ils sont plus retenus.
Tant de précaution affaiblit votre règne : Ils croiront, en effet, mériter qu’on les craigne. Au joug, depuis longtemps, ils se sont façonnés ; Ils adorent la main qui les tient enchaînés.
Vous les verrez toujours ardents à vous complaire : Leur prompte servitude a fatigué Tibère.
Moi-même, revêtu d’un pouvoir emprunté, Que je reçus de Claude avec la liberté, J’ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée, Tenté leur patience, et ne l’ai point lassée.
D’un empoisonnement vous craignez la noirceur ! Faites périr le frère, abandonnez la sœur ;
Rome, sur les autels prodiguant les victimes, Fussent-ils innocents, leur trouvera des crimes : Vous verrez mettre au rang des jours infortunés Ceux où jadis la sœur et le frère sont nés.
Narcisse, encore un coup, je ne puis l’entreprendre. J’ai promis à Burrhus, il a fallu me rendre. Je ne veux point encore, en lui manquant de foi, Donner à sa vertu des armes contre moi.
J’oppose à ses raisons un courage inutile : Je ne l’écoute point avec un cœur tranquille.
Burrhus ne pense pas, seigneur, tout ce qu’il dit : Son adroite vertu ménage son crédit ; Ou plutôt ils n’ont tous qu’une même pensée. Ils verraient par ce coup leur puissance abaissée ;
Vous seriez libre alors, seigneur, et devant vous Ces maîtres orgueilleux fléchiraient comme nous. Quoi donc ! ignorez-vous tout ce qu’ils osent dire ! « Néron, s’ils en sont crus, n’est point né pour l’empire ;
« Il ne dit, il ne fait que ce qu’on lui prescrit : « Burrhus conduit son cœur, Sénèque son esprit.
« Pour toute ambition, pour vertu singulière, « Il excelle à conduire un char dans la carrière, « À disputer des prix indignes de ses mains, « À se donner lui-même en spectacle aux Romains, « À venir prodiguer sa voix sur un théâtre, « À réciter des chants qu’il veut qu’on idolâtre ;
« Tandis que des soldats, de moments en moments, « Vont arracher pour lui les applaudissements. » Ah ! ne voulez-vous pas les forcer à se taire ?
Viens, Narcisse : allons voir ce que nous devons faire.