Scène
Acte III, Scène III
Par Jean Racine
L’exil de Pallas vient d’être prononcé : Agrippine perd son dernier appui à la cour. Elle prend Burrhus à partie et lui reproche d’avoir laissé Néron s’affranchir de sa mère comme de sa femme, Octavie, désormais pourvue d’une rivale.
La scène monte jusqu’à une menace inouïe : produire Britannicus devant l’armée et avouer publiquement les crimes par lesquels elle a fait son fils empereur — « exils, assassinats, poison même ». Burrhus ne répond pas par l’indignation mais par le droit : Néron a été adopté, Rome l’a choisi. Le sang-froid du soldat est ce qui rend l’emportement d’Agrippine dangereux plutôt que ridicule.
19 répliques en alexandrins, en longues séquences alternées. Les tirades d’Agrippine progressent par accumulation, celles de Burrhus par démonstration juridique : deux mémoires différentes à installer. Scène solide pour un duo mixte, en cours comme en atelier.
Chapitre : Acte III
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Eh bien ! je me trompais, Burrhus, dans mes soupçons ! Et vous vous signalez par d’illustres leçons ! On exile Pallas, dont le crime peut-être Est d’avoir à l’empire élevé votre maître. Vous le savez trop bien ;
jamais, sans ses avis, Claude qu’il gouvernait n’eût adopté mon fils. Que dis-je ? À son épouse on donne une rivale ;
On affranchit Néron de la foi conjugale : Digne emploi d’un ministre ennemi des flatteurs, Choisi pour mettre un frein à ses jeunes ardeurs, De les flatter lui-même, et nourrir dans son âme Le mépris de sa mère et l’oubli de sa femme !
Madame, jusqu’ici c’est trop tôt m’accuser ; L’empereur n’a rien fait qu’on ne puisse excuser. N’imputez qu’à Pallas un exil nécessaire : Son orgueil dès longtemps exigeait ce salaire ;
Et l’empereur ne fait qu’accomplir à regret Ce que toute la cour demandait en secret. Le reste est un malheur qui n’est point sans ressource : Des larmes d’Octavie on peut tarir la source. Mais calmez vos transports ;
par un chemin plus doux, Vous lui pourrez plus tôt ramener son époux : Les menaces, les cris, le rendront plus farouche.
Ah ! l’on s’efforce en vain de me fermer la bouche. Je vois que mon silence irrite vos dédains ; Et c’est trop respecter l’ouvrage de mes mains.
Pallas n’emporte pas tout l’appui d’Agrippine : Le ciel m’en laisse assez pour venger ma ruine. Le fils de Claudius commence à ressentir Des crimes dont je n’ai que le seul repentir.
J’irai, n’en doutez point, le montrer à l’armée, Plaindre aux yeux des soldats son enfance opprimée, Leur faire, à mon exemple, expier leur erreur.
On verra d’un côté le fils d’un empereur Redemandant la foi jurée à sa famille, Et de Germanicus on entendra la fille ;
De l’autre, l’on verra le fils d’Ænobarbus, Appuyé de Sénèque et du tribun Burrhus, Qui, tous deux de l’exil rappelés par moi-même, Partagent à mes yeux l’autorité suprême.
De nos crimes communs je veux qu’on soit instruit ; On saura les chemins par où je l’ai conduit : Pour rendre sa puissance et la vôtre odieuses, J’avoûrai les rumeurs les plus injurieuses ;
Je confesserai tout, exils, assassinats, Poison même…
Poison même… Madame, ils ne vous croiront pas : Ils sauront récuser l’injuste stratagème D’un témoin irrité qui s’accuse lui-même.
Pour moi, qui le premier secondai vos desseins, Qui fis même jurer l’armée entre ses mains, Je ne me repens point de ce zèle sincère. Madame, c’est un fils qui succède à son père.
En adoptant Néron, Claudius, par son choix, De son fils et du vôtre a confondu les droits. Rome l’a pu choisir. Ainsi, sans être injuste, Elle choisit Tibère adopté par Auguste ;
Et le jeune Agrippa, de son sang descendu, Se vit exclu du rang vainement prétendu.
Sur tant de fondements sa puissance établie Par vous-même aujourd’hui ne peut être affaiblie : Et, s’il m’écoute encor, madame, sa bonté Vous en fera bientôt perdre la volonté.
J’ai commencé, je veux poursuivre mon ouvrage.